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Diptyque mozartien au Châtelet : une Flûte bourgeoise et une Flûte… enchantée.

mercredi 14 octobre 2009 par Carlos Tinoco
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© Isango Portobello

Pari passionnant et audacieux au Châtelet en ce début de saison : confronter deux approches du chef d’œuvre de Mozart. Un spectacle monté en 2007 à l’Opéra de Montpellier dans la plus pure tradition du théâtre européen et une réinvention de la partition pour orchestre de Marimbas par une jeune compagnie sud-africaine. Cela permet certes de mesurer que le génie mozartien supporte bien des lectures, mais cela oblige à une comparaison qui peut se révéler délicate pour l’un des deux spectacles. Il n’est pas sûr que la Flûte européenne en soit sortie indemne. Pire : au-delà des critiques que l’on peut adresser à cette production, cet exercice a surexposé la difficulté qu’ont nombre de metteurs en scène contemporains à renouveler leur approche d’un genre où il y a pourtant encore beaucoup à dire et à inventer.

Commençons par l’aspect musical de cette mise en perspective. Dans la fosse de la Flûte européenne, un Orchestre de Montpellier Languedoc Roussillon en verve, emmené avec allant par Lawrence Foster. Dès l’ouverture, la motricité de sa direction et l’enthousiasme avec lequel la phalange répond emportent l’adhésion. Mais le dynamisme ne suffit pas et à mesure que l’opéra avance, le gommage systématique de toutes les ambiguïtés de la partition, et du contrepoint pourtant savant dans cette œuvre, au profit du mouvement finit par lasser et affadit certains passages (on pense notamment à l’arrivée de Tamino dans le temple et au dialogue avec l’Orateur). C’est donc une Flûte enchantée excitante mais unidimensionnelle qui est proposée par Foster.

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© Marie-Noelle Robert

Pour ce qui est du plateau vocal, il se révèle assez inégal, à commencer par la star annoncée de la production : Sandrine Piau en Pamina. Les moyens vocaux ne sont pas en cause mais plutôt l’adéquation stylistique. Elle a la vigueur et les aigus nécessaires, mais a-t-elle aussi, dans la voix, comme dans le jeu, la fragilité vibrante qui peut rendre ce rôle bouleversant ? En face d’elle, le Tamino de Frédéric Antoun et surtout le Papageno de Detlef Roth sont de bonne tenue, ainsi que le Sarastro de Petri Lindroos, même s’il peine un peu dans les graves. Ajoutons un Monostatos (Vasily Efimov) vocalement séduisant (trop ?) mais pas effrayant pour deux sous. En revanche Uran Urtnasan Cozzoli n’a ni le coffre ni, surtout, la souplesse vocale de la Reine de la Nuit et traverse très difficilement ses deux arias. Finalement, dans les rôles féminins, c’est peut-être la première dame d’Ana Maria Labin qui est la plus parfaite dans son rôle, ce qui est quand même gênant.

Du côté de la Flûte africaine, commençons par relever le remarquable travail de transposition de l’orchestre mozartien pour chœur et Marimbas, accompli en équipe autour de Mandisi Dyantyis, qui dirige également l’ensemble avec autorité (à quelques approximations rythmiques près) et dont la gestique à elle seule est une incroyable synthèse des univers européen et africain. Les légatos étant impossibles sur des percussions, ils sont délégués aux voix ou font l’objet de trilles ou modulations toujours ingénieuses. Si on excepte quelques moments où on perd nettement en richesse harmonique, les subtilités de l’écriture de Mozart sont globalement préservées, ce qui est une prouesse. Les ajouts rythmiques empruntés à la tradition africaine sont réalisés avec suffisamment de finesse pour qu’on les goûte sans retenue. Enfin l’entrelacement des registres (lyrique, comédie musicale, Jazz, blues, soul et chants traditionnels) est lui aussi manié avec art, laissant toujours Mozart au premier plan. Tout cela est fait avec beaucoup de respect mais aussi avec une liberté et une audace réjouissantes. On évitera les tartes à la crème sur l’universalité de Mozart (une musique peut-elle vraiment être universelle ?) mais il est sûr qu’il n’en sort pas diminué, et que cela donne à penser.

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© Isango Portobello

Vocalement, il est clair dès le début qu’il ne faut pas attendre un traitement orthodoxe de la partition. Ces chanteurs ont des moyens vocaux disparates mais aucun ne place vraiment sa voix de façon lyrique, ce qui, compte tenu des choix musicaux et scéniques, n’est jamais gênant. La voix est plutôt placée en gorge, à la façon des traditions issues du blues et on tire sur le matériel vocal sans retenue, ce qui donne aussi des moments extrêmement séduisants. Mhlekazi Andy Mosiea en Tamino est celui qui impressionne le plus, avec la Pamina de Nobulumko Mngxekeza. Zamile Gantana compense en Papageno ses faiblesses vocales par un jeu impayable et globalement l’ensemble de la distribution sert ce Mozart inattendu d’une façon agréable. Le seul moment où on tique un peu, c’est avec la Reine de la Nuit de Pauline Malefane. Sa remarquable présence scénique et la chaleur de son timbre ne suffisent pas toujours à faire oublier que la voix ne peut absolument pas faire du bel canto. Malgré le travail effectué pour adapter les arias, il reste des vocalises qui ne passent pas du tout et qu’il aurait peut-être fallu supprimer (mais peut-on le faire sans supprimer le personnage ?).

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© Marie-Noelle Robert

Venons-en à présent au travail scénique. L’Europe du théâtre bruit encore de l’époque où critiques et metteurs en scène fustigeaient l’art bourgeois. Mais il n’en reste parfois, la polémique éteinte, que des pétitions de principe ou des tics que l’on répète inlassablement. Et bien sûr, l’obligation de souligner dans la note d’intention le mystère insondable de l’œuvre. En omettant tout aussi régulièrement le concept le plus opérant de ce débat : l’analyse barthésienne de la redondance comme principal moyen d’un art qui vise à rassurer et à clore le sens. La mise en scène de Jean-Paul Scarpitta pour la Flûte européenne contient de beaux moments, mais est extraordinairement redondante et didactique. Le choix le plus marquant concerne les récitatifs. Leur amputation répond à un souci d’efficacité scénique compréhensible même si, aussi bien sur un plan dramatique que musical, on peut se demander si l’opéra n’y perd pas son rythme. Il n’est sans doute pas fortuit que, même au disque, rares soient les enregistrements qui procèdent à ce sacrifice.

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© Marie-Noelle Robert

Admettons pourtant, Klemperer l’a montré, que cela puisse se soutenir. Est-ce pour autant qu’il faut remplacer le rôle narratif tenu par ces récitatifs par la prose de deux comédiens faisant régulièrement irruption pour commenter l’action ? Et quels commentaires ! Toujours explicatifs, soulignant les questions quand il y en a, d’une poésie suspecte, ils sentaient bon l’époque où Anouilh simplifiait Sophocle et où l’objectif de tout traducteur de Shakespeare était de rendre bien intelligible l’écriture trop alambiquée de celui-ci. On a donc eu droit à une paraphrase insupportable de simplisme du livret, certes énigmatique, et peut-être mal fichu (mais c’est aussi ce qui fait sa grandeur), de Schikaneder.

Quant aux procédés scéniques, ils alternaient les trouvailles intéressantes (l’immense marionnette léonine figurant Sarastro) et le principe qu’on pourrait intituler « de la coccinelle chez Gottlieb ». Cette manière de placer dans l’image un personnage incongru qui fait autre chose. C’est désopilant dans la rubrique à brac, mais le paon qui suit Papageno ou la licorne qui traverse régulièrement la scène (tenus par d’excellents danseurs au demeurant), font ici clairement office de bouche-trous pour un metteur en scène encombré par l’immobilité inhérente au genre. Ajoutons l’inévitable (et totalement superflue) mise en abime quand Papageno est sur scène (soulignée outrancièrement, en rajoutant des faux rideaux rouges au Théâtre du Châtelet qui s’est « malheureusement » débarrassé des siens il y a un bon moment). Reste un dernier détail : au milieu d’un décor et de costumes assez plaisants (si on passe sur le fait que Tamino a piqué sa cuirasse à Batman et l’a repeinte en argenté), un néon bleuté aux allures de modèle réduit de fusée spatiale traverse les cintres : c’est la flûte : et oui, elle est magique et donc elle vole (d’accord, elle volait aussi chez Bergman, mais chez lui, ça marchait).

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© Marie-Noelle Robert

Quelle différence avec la Flûte sud-africaine (mise en scène par un anglais : Mark Dornford-May) ! Le remplacement des récitatifs par de vrais moments de théâtre (dialogues efficaces, souvent désopilants, ou scènes rituelles parfaitement explicites et évocatrices) n’est pas plus couteux en termes de durée du spectacle et on y gagne en intelligibilité sans sacrifier la complexité du propos. Le rapprochement de la thématique de l’opéra avec l’univers du conte africain fonctionne à merveille, de même, aussi surprenant que cela puisse paraître, avec les problématiques de l’Afrique du Sud contemporaine, constamment évoquées. Aucun didactisme ici : les parentés se font par allusions (portées par un vêtement, un geste, une inflexion de voix), comme points de fuite, et parlent d’abord à l’imagination. A ce titre, c’est du grand art.

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© Marie-Noelle Robert

S’il y a quelque chose à déplorer, c’est peut-être que le choix souvent accompli du second degré peut être interprété comme l’aveu d’un complexe vis-à-vis de Mozart et de leur sacrilège. Ce qui fait rire est peut-être aussi ce qui empêche parfois d’accéder à une émotion plus profonde. Pourtant, cette cocasserie où se croisent le kitsch de la comédie musicale, la grandeur de l’œuvre mozartienne, l’ivresse des rythmes tribaux et la solennité de leurs rituels, est aussi à l’image de l’Afrique d’aujourd’hui et supporte une autre émotion, portée par une mise en abîme autrement plus émouvante et plus efficace : celle d’une compagnie qui offre sa propre histoire en même temps que celle de Mozart. Au-delà de toutes les remarques qu’on pourrait ajouter, avouons qu’on a traversé les deux heures de spectacle, ravi, sans cesser d’arborer un sourire béat. A la manière de la petite fille qui regardait la scène dans le magnifique film de Bergman. Que demander de plus ?

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 01 octobre 2009
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Zauberflöte. Singspiel en deux actes sur un livret d’Emmanuel Schikaneder
- Mise en scène, Jean-Paul Scarpitta ; Lumières, Urs Schoenbaum
- Tamino, Frédéric Antoun ; Pamina, Sandrine Piau ; Papageno, Detlef Roth ; La Reine de la nuit, Uran Urtnasan Cozzoli ; Sarastro, Petri Lindroos ; Papagena, Malin Christensson ; Monostatos, Vasily Efimov ; Première Dame, Ana Maria Labin ; Deuxième Dame, Christine Tocci ; Troisième Dame, Maria Soulis ; Der Sprecher, Prêtre, Homme d’armes, Nicolas Courjal ; Prêtre, Homme d’armes, Marc Larcher ; Un récitant, Arthur Igual
- Acrobate, Johan Bichot ; Marionnettiste, Olivier Hagenloch
- Choeur de l’Opéra national de Montpellier ; Choeur d’enfants Opéra junior. Chef des chœurs, Noëlle Geny
- Orchestre national de Montpellier Languedoc-Roussillon
- Lawrence Foster, direction

- 08 octobre 2009
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Flûte enchantée. Opéra en deux actes Adapté et mis en scène par Mark Dornford-May. Livret et musique de Mandisi Dyantyis, Mbali Kgosidintsi, Pauline Malefane, Nolufefe Mtshabe
- Mise en scène, Mark Dornford-May ; Chorégraphie, Lungelo Ngamlana ; Costumes, Leigh Bishop ; Lumières, Mannie Manim ; Conseiller technique, Dan Watkins ; Conseiller musical, Charles Hazlewood
- Pamina, Nobulumko Mngxekeza ; Tamino, Mhlekazi Andy Mosiea ; Papageno, Zamile Gantana ; La reine de la nuit, Pauline Malefane ; Sarastro, Simphiwe Mayeki
- Orchestre de Marimbas et de percussions africaines, compagnie Isango Portobello
- Mandisi Dyantyis, direction






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