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Deux soirées au Festival d’Ambronay

mardi 16 octobre 2012 par Emmanuel Andrieu
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Haut lieu du baroque depuis maintenant trente-deux ans, le festival d’Ambronay nous reçoit pour deux concerts hors de ses murs historiques de l’abbatiale. Mais nous ne saurions être déçu avec un concert de Patricia Petibon au monastère de Brou, comme avec l’exubérant Ippolito de Francisco Antonio de Almeida au Grand Temple de Lyon, résurrection dont le festival rhônalpin a désormais le secret.

Après l’annulation de son concert à Pleyel quelques jours plus tôt, où elle devait interpréter le Stabat Mater de Poulenc, Patricia Petibon apparaît en très grande forme ce soir au monastère de Brou, dans les faubourgs de Bourg-en-Bresse. Sous la nef de ce magnifique exemple de gothique tardif, la soprano française nous fournit une nouvelle fois la preuve de sa forte présence et de son sens inné du théâtre, dans un programme intitulé « Amour et folie ». Elle ouvre la soirée avec un air de Johan Georg Conradi, « Doch ich will in Hoffnung », merveilleusement accompagnée par l’ensemble Amarillis, codirigé par Héloïse Gaillard et Violaine Cochard. Puis une Suite en ré mineur de Charpentier nous prépare à une émouvante déploration, « Ah ! Qu’on est malheureux d’avoir eu des désirs », avant une charmante Symphonie en sol mineur. Introduit par un Bruit de chasse, l’air tiré d’Actéon, « Sans frayeur dans ce bois », confirme la musicalité de notre soliste, tandis que le magnifique air de Michel Lambert, « Vos mépris chaque jour », renoue avec la mélodie plaintive du début.

Mais c’est avec la Platée de Rameau que l’exubérante Petibon atteint des sommets. Après l’air « Soleil, fuis de ces lieux », la soprano colorature se lance dans une pyrotechnie aussi théâtrale que musicale dans la célèbre « scène de la Folie ». Assise, elle fait mine de lire un magazine féminin, genre « Femme actuelle », puis finit par le trouver ennuyeux et le jette au loin. Son hystérie pure, sa folie superlative emporte alors le public avec elle. La formation orchestrale se distingue ensuite par son excellence dans les Tambourins qui concluent ce voyage dans le baroque français, sur des accents et des rythmes absolument enthousiasmants.

En deuxième partie, c’est Haendel qui est à l’honneur. D’abord Charmante Ginevra, dans le « Qui d’amor » d’Ariodante, elle se fait ensuite Cléopâtre contrastée avec le « Piangero la sorte mia » tiré de Giulio Cesare. La section centrale, aussi virtuose qu’accidentée, est un vrai régal pour les oreilles. Et nos yeux ne sont pas laissés en reste puisque Patricia Petibon se transforme ensuite en Morgana nymphomane, dans le « Tornami a vaggheggiar » tiré d’Alcina, en se lovant de toute sa félinité féminine contre les deux instrumentistes masculins de l’ensemble... Puis, après un magnifique air de lamentation composé par Benedetto Marcello, la Petibon nous offre, en bis, un « Lascia chio pianga », tiré du Rinaldo d’Haendel, qui plonge le public dans une douce torpeur.

Le lendemain, nous prenons nos bagages pour le Grand Temple de Lyon où se donne, quelques semaines après sa « recréation mondiale » au Festival de Sablé, L’Ippolito de Francisco Antonio de Almeida. Cette décentralisation dans un lieu à l’acoustique tout à fait satisfaisante, grâce en partie aux rideaux déployés sur les murs, est due au refus du curé d’Ambronay de faire jouer cette œuvre dans son abbatiale. Il s’est malheureusement trouvé choqué par la teneur incestueuse du livret d’Antonio Tedeschi, sur lequel le pasteur lyonnais n’a en revanche pas trouvé à redire.

Compositeur portugais ayant fait ses armes à Rome, Almeida est mort dans le terrible tremblement de terre qui ravagea Lisbonne en 1755, trois ans après la création de cette magnifique sérénade inspirée par la Phèdre de Sénèque. Ecrite pour six voix aiguës - à l’origine deux castrats et quatre ténors, mais ici interprétés par deux ténors, un contre-ténor et trois sopranos -, l’œuvre foisonne de couleurs et de sentiments au fil d’airs très variés, de la fureur à la passion, en passant par la déploration. Très typique de l’opera seria, elle en pousse les codes jusqu’à leurs retranchements avec des ornements et des da capo repris trois, voire quatre fois.

Nous ne nous attarderons pas sur une mise en espace indigente qui accapare les chanteurs pour rien, et dont on aurait très bien pu faire l‘économie. Heureusement, les solistes sont remarquables, à une ou deux exceptions près. Après l’avoir applaudi à Aix cet été en Jonathas, nous retrouvons avec plaisir la soprano portugaise Ana Quintans, Hippolyte à la voix diaphane et agile. La palme du plus beau timbre revient cependant incontestablement à Sonia Grané, Lesbia à la voix suave, au phrasé prodigieux et à la forte présence. Phèdre assez effrayante dans ses imprécations, Eduarda Melo pèche néanmoins par une voix un peu acidulée et chante souvent trop fort. En revanche, le chanteur canadien Daniel Auchincloss nous gratifie, dans le rôle de Neptune, de sa superbe voix de haute-contre. Doué d’un timbre flatteur, Roberto Ortiz déçoit en Thésée, faute de souffle et de déficit d’aisance dans les vocalises. Enfin, le contre-ténor Christopher Lowry (Créonte) manque peut-être d’ampleur sonore mais compense par la beauté et la ductilité du timbre.

Dirigé du clavecin par Laurence Cummings, l’ensemble baroque de Porto, Orquestra Barroca Casa da Música, rend justice à cette superbe partition. Tout juste pourrait-on reprocher au chef anglais de ne pas toujours prêter assez d’attention à ses chanteurs. Mais cette réserve ne nous empêche nullement de sortir enthousiasmés par cette superbe (re)découverte.

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- Bourg-en-Bresse
- Monastère Royal de Brou
- 19 septembre 2012
- Johan Georg Conradi (1645-1600), Die schöne und getreue Ariadne : Ouverture, Chaconne et air « Doch ich will in Hoffnung »
- Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Suite en ré mineur, H. 529 : Prélude, Gigue anglaise et Passacaille - Air « Ah ! Qu’on est malheureux d’avoir eu des désirs », H. 443 - Symphonie en sol mineur H. 529 - Actéon, H. 481 : Bruit de chasse - Air « Sans frayeur dans ce bois », H. 467
- Michel Lambert (1610 - 1696), Air « Vos mépris chaque jour »
- Jean-Philippe Rameau (1683 - 1764), Platée : airs « Soleil, fuis de ces lieux », « Formons les plus brillants concerts » et Premier et Deuxième Tambourins
- Georg Friedrich Händel (1685 - 1759), Ariodante, HWV 33 : air « Qui d’amor il suo linguaggio parlar il Rio » - Rinaldo, HWV 7 : Ouverture - Giulio Cesare in Egitto, HWV 17 : air « Piangerò la sorte mia » - Alcina, HWV 34 : air « Tornami a vagheggiar »
- Antonio Vivaldi (1678 - 1741), Concerto pour deux hautbois en ré mineur, RV 535 (extraits)
- Benedetto Marcello (1686 - 1739), Arianna : air « Come mai puoi vedermi piangere ? »
- Patricia Petibon, soprano
- Ensemble Amarillis : Xavier Miquel, flûte à bec, hautbois ; Kati Debreczeni, Charles-Etienne Marchand, violons ; Fanny Paccoud, alto ; Annabelle Luis, violoncelle ; Richard Myron, violone ;
- Héloïse Gaillard, flûte, hautbois et direction ; Violaine Cochard, clavecin et direction

- Lyon
- Grand Temple
- 20 septembre 2012
- Francisco António de Almeida (1702 - 1752), L’Ippolito, sérénade à six voix. Livret d’Antonio Tedeschi
- Mise en espace, Martin Parr
- Hippolyte, Ana Quintans ; Créonte, Thésée ; Christopher Lowry ; Roberto Ortiz ; Phèdre, Eduarda Melo ; Lesbia, Sonia Grané ; Neptune, Daniel Auchincloss
- Orquestra Barroca Casa da Música
- Laurence Cummings, direction






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