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Deux György à Carnegie Hall

jeudi 12 février 2009 par Thomas Deneuville
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Peter Eötvos
© Andrea Fervegi

La musique hongroise était à l’honneur à Carnegie Hall (Zankel Hall) avec un double récital de musique de chambre de Kurtág et Ligeti dirigé par Peter Eötvös.

A dominante vocale, la première partie du programme, consacrée à György Kurtág s’ouvre avec les Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova, d’après Rimma Dalos. Même si l’humeur générale de cette pièce rappelle immédiatement le Pierrot Lunaire de Schoenberg, le texte (bien sûr) et l’orchestration l’en éloignent radicalement. En effet, l’ensemble UMZE (une quinzaine d’exécutants sur scène), léger en cordes et aux bois discrets, comporte une mandoline et, détail plus rafraîchissant encore, un cymbalum. Divisées en trois tableaux (Solitude, Quelque peu érotique et Expérience amère –Douceur et chagrin), les 21 pièces parfois a cappella, parfois en duo avec le cymbalum, exposent une palette émotionnelle très vaste, reflétée dans les effets vocaux employés : portamenti, sprechgesang, onomatopées, etc. La soprano Natalia Zagorinskaya, vite en voix, offre une interprétation remarquable, engagée d’une pièce très exigeante.

Kurtág serait l’un des premiers compositeurs à avoir manifesté un nouvel intérêt pour le cymbalum dans la Hongrie d’après-guerre. Il l’emploie seul dans Splinters, une suite brève inspirée par les poèmes de János Pilinszky. Le langage est précis, directif, sec comme les harmoniques de cet instrument populaire. Le troisième mouvement (Vivo) présente notamment un éventail de techniques qui évoque un duel entre une démarche moderniste et un hommage à la musique folklorique hongroise.
L’interprétation intense d’Ildikó Vékony fût sans doute l’un des moments forts de cette soirée tant l’acoustique de l’intime salle Zankel se prêtait a cette parenthèse soliste.

La fin de la première partie voyait le retour de la soprano Natalia Zagorinskaya pour Quatre Poèmes d’Anna Akhmatova (en première mondiale). Le texte original en Russe, comme pour les Messages, est cette fois-ci moins « expressif » pour ne pas dire torturé et le langage vocal s’en ressent : moins d’effets, de bruits. Le contraste avec les Messages n’est résolument pas en faveur des Quatre Poèmes, et l’on peut se demander si une inversion dans le programme aurait plus servi l’oeuvre. Le réel intérêt reste toutefois dans les couleurs de l’orchestration. L’ensemble à géométrie variable renvoie au texte parfois de manière violente : deux sirènes dans le dernier poème, Voronezh, rappellent le passé militaire de la ville russe dans une apothéose de cuivres. György Kurtág, humble et visiblement touché, est gratifié d’une standing ovation.

Nombreux sont ceux qui sont venus surtout pour la deuxième partie de soirée consacrée a Ligeti. En effet, bien que contemporain de Kurtág, Ligeti a su développer un goût pour la mélodie (quand ce n’était plus a la mode) et la provocation, allant parfois jusqu’à l’espièglerie.
Comme son nom le suggère, Melodien est une pièce pour orchestre de chambre qui aborde le concept même de mélodie. Les thèmes s’enchainent dans un sfumato fascinant, étincelant de percussions cristallines : célesta, glockenspiel,… L’activité musicale ne semble jamais cesser, passant d’une famille d’instruments à l’autre, dans des mouvements frôlant la virtuosité (la partie d’alto est notamment à frémir), laissant une vive impression « d’énergie ». Les transitions sont généralement introduites par les percussions si bien qu’il est assez facile de suivre le chemin mélodique. La pièce s’achève enfin et laisse l’auditoire suspendu à deux violons dissonants.

Bien que composé en 1966, le Concerto pour Violoncelle est joué pour la première fois à Carnegie Hall ce soir-là. Même si Ligeti y respecte la structure du concerto dans sa dualité soliste/orchestre, les deux mouvements s’articulent autour de transferts de notes – transferts de forces – entre le violoncelle et les cordes, les vents, les cuivres. Lorsque le violoncelle achève seul le second mouvement, le geste a pris le pas sur le son et la main gauche de Miklós Perényi s’agite, sans archet, en silence, pour un moment de grande tension.

C’est un vers d’une vieille comptine hongroise qui servit de titre à la dernière pièce du programme : Sippal, dobbal, nádihegedűvel, un cycle de sept chansons hongroises pour mezzo-soprano et percussions. Ce mélange de faux-folk et de musique d’avant-garde aura réservé de belles surprises. Tout d’abord par la mise en scène qui offre Katalin Károlyi au centre de la scène, littéralement encerclée par l’ensemble de percussions Amadinda et leurs marimbas et autres xylophones. Musicalement, Fabula n’a pas manqué de faire rire le public (un peu coincé), Táncdal a surpris par ses brusques changements de texture (également très visuels) lorsque trois percussionnistes sont passés comme un seul homme du marimba … à l’ocarina ! Alma álma pour quatre harmonicas chromatiques et voix aurait, quant à lui, suffi à conquérir Carnegie par sa magie délicate. Le succès de ce récital doit pour beaucoup à Peter Eötvös qui, sans manières ni smoking, aura su faire
vivre ce répertoire avec minutie.

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- New York
- Carnegie Hall
- 31 janvier 2009
- Music Of Kurtág And Ligeti
- György Kurtág (1926), Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova Op.17 ; Splinters Op.6c ; Quatre Poèmes d’Anna Akhmatova Op.41
- György Ligeti (1923-2006), Melodien ; Concerto pour violoncelle ; Sippal, dobbal, nádihegedűvel
- Natalia Zagorinskaya, Soprano
- Katalin Károlyi, Mezzo-Soprano
- Ildikó Vékony, Cymbalum
- Miklós Perényi, Violoncelle
- Groupe de Percussions Amadinda
- Ensemble UMZE
- Peter Eötvös, direction






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