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Des « Voix étouffées » qui résonnent à pleins poumons

dimanche 7 février 2010 par Thomas Rigail

Le Forum Voix Etouffées a donné une série de concerts de qualité, qui a permis d’entendre des œuvres très rares dans des exécutions souvent bonnes et parfois excellentes, et on en resterait là que ce serait déjà beaucoup. Mais Amaury du Closel avait gardé le meilleur pour la fin : un dernier concert à Paris tout simplement éblouissant.

L’Etude pour cordes de Pavel Haas a le sinistre honneur d’être l’œuvre jouée par l’orchestre de Theresienstadt dirigé par Karel Ancerl dans le film de propagande Theresienstadt. Ein Dokumentarfilm aus dem Jüdischen Siedlungsgebiet, document monté de toutes pièces en 1944 pour montrer au monde les « conditions idéales » de vie dans le camp. Cette pièce (jouée ici avec des cordes en 6.4.3.3.2), écrite pour l’occasion, qui rappellera certaines œuvres russes de la même époque (chez Popov ou Miaskovsky), se déroule en un seul mouvement où le contrepoint perpétuel et les relances continuelles des pupitres colorent l’harmonie assez simple d’un ton tragique, pénétré d’un entêtement presque forcené, parfaitement rendu par l’Orchestre de l’Académie de Musique de Sofia qui impressionne dès les premières notes : plénitude du timbre de chaque pupitre malgré le faible nombres de cordes, homogénéité de l’ensemble, vigueur de chaque instant (l’entrée du thème aux premiers violons), précision des attaques, les cordes de l’orchestre affichent les qualités des meilleurs.

Et ces qualités sont aussi présentes parmi les autres membres de cette formation. Dès les premiers instants de la Symphonie de chambre de Franz Schreker, l’orchestre brille : texture générale d’une limpidité exemplaire qui fait rayonner l’orchestration très dense de Schreker qui aura rarement paru aussi lumineuse, excellente mise en place des bois qui déroulent en plus des solos parfaits (par exemple au début de la partie « scherzo »), avec de superbes timbres individuels, et des cordes impeccables, franches et brillantes, d’une présence exceptionnelle malgré l’effectif réduit, qui portent l’ensemble de l’orchestre vers un son d’une plénitude rare, équivalent à celui d’un orchestre deux fois plus large. Malgré quelques problèmes d’intonations dans certaines harmonies difficiles (le cor a fort à faire, et s’en tire plutôt bien), l’orchestre a l’agilité et la beauté de timbre des grands ensembles. Curieusement, mais c’est tant mieux, nous avons eu l’occasion d’entendre cette œuvre très peu jouée deux fois à Paris en quelques mois : l’orchestre Pasdeloup se sortait plus qu’honnêtement de l’œuvre, mais était très en-deçà en terme de couleurs et de maîtrise instrumentale de ce que nous avons entendu ce soir. Certes, et cela sera le cas dans toutes les œuvres jouées ce soir, on aurait pu souhaiter dans la direction d’Amaury du Closel un meilleur équilibre dans les tensions et une meilleure mise en valeur de la forme - souvent assez complexe dans ces œuvres en un mouvement - et des contrastes entre les sections, le chef travaillant les pièces à l’autorité plutôt qu’à la subtilité, mais une exécution d’une telle qualité instrumentale dans cette œuvre, c’est du grand luxe.

Pour la deuxième partie, l’orchestre est rejoint par le chœur allemand Domvokalensemble de Halberstadt pour le Psaume 23 de Zemlinsky. Nous regrettions le manque de clarté lors de l’exécution des Six Lieder op.13 sur des poèmes de Maurice Maeterlinck, compréhensible dans cette musique, ici la question ne se pose même pas : dans cette œuvre menée par le chœur, où l’orchestre est utilisé principalement pour ses cordes (superbes, encore une fois) et pour des ponctuations de bois et de percussions, l’ensemble vocal, en grande partie composé de jeunes, se révèle d’une qualité superlative. De l’excellence de la prononciation (surtout chez les voix de femmes) à l’homogénéité des voix en passant par la minutie des entrées et des équilibres à l’intérieur de la texture, la précision de chaque élément du chant est impressionnante. C’est simple, il n’y a rien à redire. L’orchestre scintille (la beauté de l’introduction des bois, le contrôle dans l’usage des percussions...), le chœur rayonne : on pourra regretter encore une fois une direction un peu trop monolithique et univoque, mais elle conserve une clarté suffisante malgré certains détails de l’orchestration escamotés et évite la lourdeur dans laquelle on tombe facilement avec la musique de Zemlinsky.

Le Requiem Ebraico de l’exilé Erich Zeisl qui travailla un temps pour Hollywood, est une œuvre écrite en 1945 et dédiée à la mémoire de son père mort dans un camp de concentration. Nous sommes quelque part entre l’esthétique de Zemlinsky et la musique de film, pour une pièce monumentale, à la limite du spectaculaire et du mélodrame, qui use d’un langage clairement tonal aux modulations parfois brusques, et fonctionne grâce à la sincérité de l’intensité mise en œuvre par-delà le caractère un peu lourd de l’ensemble - caractère peut être un peu trop mis en avant par la direction d’Amaury du Closel. Chœur et orchestre brillent encore ici, l’ensemble étant un peu moins clair à cause de l’écriture massive, mais la mise en place et la qualité de la texture globale restent étonnantes, d’autant que le niveau technique déployé permet au chœur et à l’orchestre de produire facilement une puissance sonore impressionnante. Des trois solistes, c’est le baryton-basse Mourad Amirkhanyan qui marquera dans une partie vocale inspirée par les chants des Cantor - sans doute la plus belle section de l’œuvre - dans laquelle le chanteur, avec ses graves superbement timbrés et sa voix puissante, se glisse à merveille. La soprano Liliana Faraon et la mezzo-soprano Anna Holroyd ne déméritent pas, malgré des vibratos continus un peu désagréables lors de leur duo.

Il est évidemment scandaleux que de tels programmes, dans une qualité d’exécution instrumentale propre à rendre jaloux de nombreux orchestres réputés, soient rejetés dans des petites salles et donnés face à un public conquis mais bien trop clairsemé, quand les grandes salles parisiennes sont remplies par des solistes médiocres, des orchestres qui se reposent sur leur réputation, et des programmes indécents de platitude, mais dans un pays où les musiciens et les programmateurs des salles importantes ne défendent même pas leurs grands compositeurs et un monde musical gangrené par le grand répertoire et le conservatisme, il ne faut guère espérer qu’ils participent à rétablir à leur juste rang des compositeurs tombés sous les coups de l’histoire. Nous ne pouvons donc que remercier le forum Voix Etouffées pour cette série de concerts, tous intéressants, tous sérieusement donnés malgré des qualités d’exécution diverses, souvent surprenants et intrigants, et dont on gardera en particulier en mémoire - mais les autres concerts ont tous eu leurs moments forts - le premier, le pénétrant Der Kaiser von Atlantis de Ullmann, et ce dernier concert, dont, au risque de nous répéter, la qualité d’exécution fut peut être la plus belle surprise de ce festival.

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- Paris
- Eglise réformée des Batignolles
- 30 janvier 2010
- Pavel Haas (1899-1944), Etude pour cordes
- Franz Schreker (1878-1934), Symphonie de chambre
- Alexander von Zemlinsky (1871-1942), psaume 23
- Erich Zeisl (1905-1959), Requiem Ebraico
- Domvokalensemble de Halberstadt
- Orchestre de l’Académie de Musique de Sofia
- Amaury de Closel, direction






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