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Des Mamelles plus Poulenc qu’Apollinaire

dimanche 9 janvier 2011 par Philippe Houbert
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© Pierre Grosbois

Le passage d’une année à l’autre ne s’est visiblement pas fait sentir à l’Opéra Comique puisque, du dernier spectacle de l’année 2010 Carnaval baroque au premier de 2011, l’ambiance reste à la fête et plus spécialement au monde du cirque et des bateleurs.

Excellente idée que de monter ces Mamelles de Tirésias de Francis Poulenc, en provenance de l’Opéra de Lyon où la production obtint un beau succès à l’automne dernier.

Le problème est que l’opéra-bouffe ne dure que 50 minutes et qu’il faut lui trouver un complément. Il est à noter que le « partenaire » de soirée lors de la création en juin 1947 fut une certaine Bohême de Puccini. Curieux appariement qui pouvait difficilement assurer un succès à l’œuvre de Poulenc !

Pour cette production, Macha Makeïeff a pris l’option d’ancrer la soirée dans un cadre « surréaliste », bien qu’il faille se montrer très prudent quant aux définitions de ce concept. En tout cas, la soirée se déclare très précisément « Dada ». Pour ce faire, avant que de lever le rideau sur les Mamelles, on nous donne l’occasion de prendre connaissance des principaux personnages de la pièce en les présentant dans un décor et une ambiance de cirque. Des clowns s’ennuient ; pour passer le temps, ils essaient de dresser un cheval mou. On assiste à l’installation des roulottes, du mât, des guirlandes. Passent un acrobate, un chien en tutu, des jumeaux ivres, deux dandys rayés et élastiques et celui qu’on découvrira plus tard être le mari de Thérèse, un beau gosse lanceur de couteaux. Un ring est installé sur la roulotte : un boxeur noir se fait tabasser par les acrobates.

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© Pierre Grosbois

Ce sont successivement le Foxtrot, extrait de la Suite pour orchestre de jazz n°1 de Chostakovitch, puis le Bœuf sur le toit de Darius Milhaud, qui accompagnent cette pantomime. Un dresseur de puces entre avec son élevage, tout le monde se gratte, la Rumba gagne tout le plateau. Thérèse est repoussée par le Mari et atterrit dans les bras de la vieille danseuse. Le bœuf (un vrai de vrai !) entre. Thérèse danse pour lui. Petit à petit, des personnages plus exotiques les uns que les autres (lutteuse en cuir, avaleur de lapin - un vrai aussi – écuyère moustachue, etc..) paradent jusqu’à l’apparition, en vidéo, d’images de guerre, un obus fuse, le Directeur du cirque est blessé, comme Apollinaire. Le rideau va se lever sur « les Mamelles de Tirésias ».

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© Pierre Grosbois

En 1917, Francis Poulenc croisa Guillaume Apollinaire lors de la création de sa pièce des Mamelles de Tirésias, dont le poète déclarait qu’elle remontait pour l’essentiel à 1903. Comme on le sait, Apollinaire mourut quelques mois plus tard. Poulenc eut toujours une grande affinité pour son ainé, de nombreuses mélodies dont Calligrammes en portant témoignage. Le compositeur retrouva la pièce durant l’autre guerre, en 1945 et, porté par son propos social et la fantaisie poétique de l’œuvre, il conçoit le projet d’en faire « un spectacle gai pour la paix » destiné à l’Opéra Comique. Plusieurs courriers démontrent la fierté que Poulenc éprouvait à l’égard de cette œuvre et de son caractère « très Apollinaire ».

Rappelons le propos de la pièce : en Prologue, le directeur de la troupe informe le public que la comédie qui va suivre, tout en ne se privant d’aucun artifice du théâtre, va s’efforcer de convaincre les Français de faire des enfants. L’action se passe à Zanzibar. Thérèse, récemment mariée et féministe, décide de quitter son mari pour vivre toutes les conditions d’un homme en société. Elle se débarrasse de ses mamelles et se voit aussitôt couverte de pilosité. Devenue Tirésias, elle part vivre sa vie. On assiste à la dispute entre Lacouf et Presto (transformés en frères Bogdanoff par Macha Makeïeff) qui se termine par un double meurtre. Le mari de Thérèse, vêtu en femme, est dragué par un gendarme (alias Colombo). Il décide de faire des enfants tout seul. La population, dont Lacouf et Presto ressuscités, s’en étonne. Un entracte permet d’entendre l’interrogation de la population et le chœur des nouveau-nés. Au second acte, on voit le Mari très fier des 40 049 bébés, conçus et enfantés en un seul jour. Un journaliste parisien vient l’interviewer. L’heureux père vante les mérites de sa progéniture mais doit vite déchanter devant l’impudence d’un spécimen. Une famine se déclare du fait de l’arrivée de toutes ces nouvelles bouches à nourrir. Une cartomancienne est appelée en renfort, félicite le Mari pour sa fécondité, assassine le gendarme et se révèle être ….. Thérèse. Malgré la perte des mamelles, le couple se réconcilie, le gendarme ressuscite et le peuple de Zanzibar invite le public à faire des enfants.

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© Pierre Grosbois

De la pochade initiale assez moliéresque (attaquant ceux qui, par leurs excès ignorant la nature, aspirent à la dépasser et à devenir autre chose que ce qu’ils sont), Poulenc bâtit une très brillante partition, prenant un plaisir fou à démontrer sa capacité à alléger un orchestre et à produire une fantastique collection de vignettes sonores. Le développement thématique est tout autant banni qu’est mis en avant l’anti-psychologisme du texte. Formes lyriques et chorégraphiques s’enchainent à un rythme endiablé : valse initiale de Thérèse, polka de Lacouf et Presto, choral sentencieux, aria d’opéra-comique, monologue vériste du Prologue, chanson polyphonique, etc…

De tout ceci, Macha Makeïeff et Ludovic Morlot font un spectacle virevoltant, débordant de temps à autre vers la revue de music hall (une Joséphine Baker ajoute à cette dérive), mais toujours très consistant sur le plan théâtral et musical, avec une vraie troupe et ce décor de petit cirque, très évolutif et permettant ces séquences de collage qui sont le cœur artistique de l’œuvre. Ce cirque, c’est un monde clos, à part, empreint de promiscuité.

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© Pierre Grosbois

Tout cela est extrêmement bien rendu et on regrette juste ces clins d’œil inutiles donnés soit par la vidéo (guerre de 14), soit par certains personnages (les Colombo, Bogdanoff et Joséphine Baker déjà évoqués). Une très jolie distribution, dominée par Thérèse (Hélène Guilmette) et son Mari (Ivan Ludlow) – dont il convient de saluer l’excellente diction – est mise au service de ce très joli spectacle.

Seul bémol – mais n’est ce pas le compositeur lui-même qui serait à incriminer ? La soirée manque un peu de la folie propre au texte d’Apollinaire. Tout cela est un peu sage mais comme l’est sans doute une partition brillante et qui tombe, comme souvent chez Poulenc, dans le menu piège de l’exercice de style. Mais ne boudons pas le grand plaisir pris et remercions l’Opéra Comique et l’Opéra de Lyon pour cette bienheureuse résurrection.

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- Paris
- Opéra Comique
- 07 janvier 2011
- Francis Poulenc (1899-1963), Les Mamelles de Tirésias, opéra bouffe en deux actes et un prologue, livret d’après le texte de Guillaume Apollinaire ; Soirée Dada introduite par le Foxtrot de la Suite pour orchestre de jazz n°1 de Dimitri Chostakovitch (1906-1975) et Le Bœuf sur le toit de Darius Milhaud (1892-1974)
- Mise en scène, décors, costumes et accessoires, Macha Makeïeff ; lumières, Pascal Mérat ; chorégraphie, Thomas Stache ; vidéos, Simon Wallon Brownstone ; maquillage et coiffure, Cécile Kretschmar ; assistant à la mise en scène, Pierre-Emmanuel Rousseau ; assistante aux décors, Claudine Bertomeu ; assistantes aux costumes, Claudine Crauland
- Thérèse et la Cartomancienne, Hélène Guilmette ; le Mari, Ivan Ludlow ; le Directeur de théâtre et le Gendarme, Werner Van Mechelen ; Presto, Christophe Gay ; Lacouf, Loïc Félix ; le Journaliste parisien, Thomas Morris ; le Fils, Marc Molomot ; la Marchande de journeaux, Jeannette Fischer ; un Comédien, Robert Horn ; les Danseurs, Henri BRuère-Dawson, Romuald Bruneau, Loïc Consalvo, Braulio Do Nascimento Bandeira, Aurélien Mussard, Lilian Nguyen Duy Nguyen ; un Figurant, Edgard Guilet
- Assistant musical, Ulrich Metzger
- Chefs de chant, Nicolas Jouve, Graham Lilly, Futaba Oki
- Chœurs de l’Opéra de Lyon. Chef de choeur, Alan Woodbridge
- Orchestre de l’Opéra de Lyon
- Ludovic Morlot, direction











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