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Der Ferne Klang à Strasbourg : Schreker enfin reconnu !

mercredi 24 octobre 2012 par Emmanuel Andrieu
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© Alain Kaiser

C’est un évènement qui a fait se déplacer toute la critique nationale et internationale (plus quelques directeurs de théâtre) que cette première scénique d’un opéra de Franz Schreker en France. Avant Die Gezeichneten (Les Stigmatisés) annoncés à l’Opéra National de Paris pour la saison prochaine, Der Ferne Klang (Le son lointain) est proposé à l’Opéra national du Rhin jusqu’à mi-novembre. On ne peut que se féliciter du regain d’intérêt que suscite en France, comme ailleurs (son troisième principal opus, Der Schatztgräber, vient tout juste d’être donné à l’opéra d’Amsterdam), l’œuvre du génial compositeur austro-monégasque.

C’est malheureusement un fait que l’on connaît peu Franz Schreker en France, qui vécut en Allemagne entre 1878 et 1934, et que Schoenberg et son école appréciaient beaucoup. Dans son pays, sa réputation fut ruinée par le nazisme ; à l’étranger, sa situation entre « décadence » et expressionisme joua contre lui. Der ferne klang est un bon exemple de cette ambiguïté. Commencé, abandonné et repris entre 1901 et 1910, cet opéra met en scène la tragédie de l’artiste de l’époque, dans lequel on ne peut que reconnaître Schreker lui-même. Dans le livret, il se nomme Fritz et tombe amoureux d’une certaine Grete, créature tendre et innocente. Comme dans le Faust de Gounod, le héros doit partir à la recherche de la perfection (ici « le son lointain ») qui lui est apparue dans un rêve idéal et étrange. Grete devrait l’attendre patiemment mais, poussée par son père à un mariage odieux, elle part à la recherche de son amant, s’égare dans un bois mystérieux, et finit par se retrouver dans un bordel vénitien. C’est là que Fritz la retrouve et, horrifié, la repousse. Ils se retrouveront encore une fois : elle réduite à faire le trottoir, lui dévoré par la recherche de la gloire. A la fin seulement, dans la femme détruite par la vie, Fritz reconnaît la vraie source du « son » miraculeux, mais il est trop tard, sauf pour mourir entre les bras de l’aimée.

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© Alain Kaiser

Le livret, on le voit, est plein de symboles décadents qui forment un contrepoint : l’innocence et la luxure, la pauvreté de la maison de Grete et le luxe du bordel, la corruption et la rédemption par la prostituée angélique. Enfin, la double nature du son : symbole de l’idéal mais aussi réalité concrète puisque, pour Schreker, le son est la musique même. Ainsi, recherchant comme Fritz un son magique et essentiel, Schreker commence à sortir des limites du Jugendstil pour entrer dans la zone bouleversée du XXème siècle. Il aborde donc une nouvelle vision artistique, dans laquelle les timbres et les couleurs pures déchirent la courbe de la mélodie et les moelleuses épaisseurs de l’harmonie. Mais il ne rompt pas pour autant avec les liens du passé, et il assume toutes ces diverses tendances. On perçoit, à certains endroits de Ferne Klang, les aspérités de Salomé, la transparence de Pelléas, la parodie des danses populaires semblable à celle effectuée par Mahler dans ses symphonies, ou encore le tout proche Wozzeck de Berg (qui écrira d’ailleurs une réduction pour piano de la partition). Enfin, comme un fil toujours présent, on reconnaît le chant typique et l’emphase passionnée de Puccini. Tous ces éléments de musiques disparates - qui donnent à l’ouvrage son caractère fascinant et ambigu -, Schreker les fond en de subtiles combinaisons, sa partition se révélant, au final, comme un précieux maillon de la chaîne qui unit le romantisme tardif du XIXème siècle et l’anti-romantisme du XXème.

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© Alain Kaiser

Aux prises avec les multiples tendances auxquelles s’abandonne Schreker, le chef slovène Marko Letonja - nouveau directeur musical de l’OPS - privilégie les courants straussiens et pucciniens de la partition, et rend la musique de Schreker peut-être plus mélodramatique qu’elle ne voudrait l’être. Ceci dit, les fortissimi qui achèvent la plupart des scènes et, bien entendu, le somptueux Nachtstück du III, remportent un franc et légitime succès auprès du public. Mais si le résultat s’avère excitant, c’est surtout grâce à un orchestre et un chœur « maison » dans une forme éblouissante, et à une distribution convaincante, même si elle ne comporte pas de grandes voix.

Annoncé malade, Will Hartmann - que nous avions beaucoup apprécié dans le rôle de Don José en mars dernier à Bâle -, s’est tout de même imposé dans la partie du musicien maudit. Il interprète le rôle de Fritz avec beaucoup de prestance, vocalement avec une grande précision, sans aucune outrance, caractérisant parfaitement, soit dans les passages parlés (qui prennent une place importante dans la partition), soit dans les parties chantées (l’air du II ou le grand monologue du III), l’artiste qui ne veut rien sacrifier à son art, et qui passe ainsi à côté de la réalisation de ses ambitions.

La jeune Helena Juntunen parvient à emporter l’adhésion dans la partie écrasante de Grete, quand bien même on aurait préféré une voix plus lourde dans cet emploi - rappelons que ce rôle était inscrit au répertoire de chanteuses telles que Catherine Malfitano ou Anja Silja. Si elle donne constamment une image de fragilité, la soprano finnoise nous livre néanmoins, avec une voix plus lyrique que dramatique, l’énergie de cette femme sans cesse opprimée.
Autour des deux protagonistes s’affaire pléthore de comprimari, près d’une vingtaine de rôles, desquels on retiendra la Vieille femme abjecte à souhait de l’immense (bien que fatiguée) Livia Budaï, le Chevalier à la voix solaire du jeune et prometteur ténor français Stanislas de Barbeyrac, le Comte bien chantant et bien timbré de Geert Smits ou encore le solide (et sordide) Grauman de la basse néo-zélandaise Martin Snell.

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© Alain Kaiser

Stéphane Braunschweig, directeur de 2000 à 2008 du fameux TNS tout proche qu’il a quitté pour prendre la tête du Théâtre national de la Colline, semble avoir trouvé l’ambiance qui convient à l’œuvre, dont on reconnaîtra bien volontiers la difficulté de représentation scénique. S’amusant des critiques, Schreker lui-même n’avait-il pas affirmé : « Je suis impressionniste, expressionniste, internationaliste et vériste ! ». Comme dans la musique de Schreker, il n’y a donc pas vraiment dans la production du metteur en scène français une seule idée directrice, mais plutôt une série de climats et d’atmosphères. On retrouve dans la scénographie l’univers sobre, épuré, stylisé et onirique qui caractérise, au premier chef, le travail de Braunschweig, toujours aussi remarquablement éclairé par la fidèle Marion Hewlett. Le tableau du II, où la forêt dans laquelle Grete s’égare est troquée contre un jeu de quilles géantes, s’avère une image visuellement fort belle autant qu’émotionnellement forte, car elle évoque l’ignoble pari par lequel son père l’a vendu à un rustre. Autre métaphore, la moquette rouge vif qui vient, d’acte en acte (et en premier lieu dans le sulfureux acte de Venise), évoquer la part érotique de l’œuvre, tout autant que les recherches de Freud sur la sexualité, lesquelles passionnaient Schreker (rappelons que nous sommes dans la Vienne des années 1900). Tout juste pourra-t-on reprocher à Braunschweig de ne pas avoir été plus loin encore dans l’exploration psychologique des protagonistes, ainsi que dans celle d’un livret dont les multiples interprétations n’ont d’égal que les infinis raffinements de la musique.

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- Strasbourg
- Opéra
- 19 octobre 2012
- Franz Schreker (1878-1934), Der Ferne Klang, Opéra en trois actes. Livret du compositeur.
- Mise en scène et scénographie, Stéphane Braunschweig ; Costumes, Thibault Vancraenenbroeck ; Lumières, Marion Hewlett.
- Helena Junguien, Grete ; Will Hartmannn, Fritz ; Martin Snell, Graumann / 2ème Choriste ; Teresa Erbe, Madame Graumann / la Serveuse ; Stephen Owen, Dr Vigelius / le Baron ; Stanislas de Barbeyrac, le Chevalier / un Individu suspect ; Geert Smits, le Comte / Rudolf / un Comédien ; Livia Budai, une Vieille femme / une Espagnole ; Patrick Bolleire, un Aubergiste / un Policier ; Kristina Bitenc, Mizi ; Marie Cubaynes, Milli ; Sahara Sloan, Mary ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Chant du Baryton ; Mark Van Arsdale, 1er Choriste.
- Chœur de l’Opéra national du Rhin ; chef de chœur, Michel Capperon
- Orchestre philharmonique de Strasbourg
- Marko Letonja, direction






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