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Denis Matsuev sur la défensive

mercredi 18 février 2009 par Théo Bélaud
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Denis Matsuev
DR

La comparaison peut paraître exagérément forcée, mais le piano est un art où la réputation et la carrière sont des choses si déconnectées de la réalité : deux jours après Ilya Rashkovskiy, on attendait au tournant Denis Matsuev (après son apparition concertante assez peu probante Salle Pleyel), les deux présentant des programmes manifestes de confrontation à la grande histoire du piano russe. Or, si la comparaison technique est certes difficile, le résultat est au fond assez semblable : chez les moins de trente-cinq ans, nous cherchons toujours un pianiste russe, outre Skanavi, qui confirme les espoirs placés en lui.

Évidemment, d’aucuns argueront que d’autres références sont possibles, et d’autres encore (qui ont généralement un jugement diamétralement opposé aux premiers) que le raisonnement est applicable à n’importe quelle œuvre de n’importe quel répertoire. Qu’importe, pour ce qui est de celui-ci, notre monde de Kinderszenen est celui, avant tout, de Grinberg, ainsi que d’Horowitz ; celui des Études Symphoniques, avant tout, de Gilels, mais aussi de Cherkassky, Sofronitsky, etc. ; celui de la Quatrième Ballade de Chopin : Richter, évidemment, qui d’autre ? Et celui de la Septième Sonate de Prokofiev ? Le même, et Horowitz encore, et plus près de nous et par-dessus tout, Sokolov. Comprenez, alors, que quand on s’apprête à écouter dans tout cela celui qui a succédé à Berezowski et Lugansky, à vingt-trois ans, aux lauriers du Concours Tchaïkovski, quelques attentes soient permises. Non sans craintes également : Matsuev traîne une réputation, certainement un peu injuste de briseur d’ivoire et de coureur de cent mètres raté, engageant aussi peu à l’écoute de son piano dans Träumerei que... dans le Precipitato de la Septième. Hé bien : ce récital au TCE s’est passé un peu comme si Matsuev était venu chargé de toutes les précautions et interrogations qui précédent, tantôt en cherchant l’échappatoire, tantôt en assumant sa réputation.

L’échappatoire, il tente de s’y engouffrer dans les Kinderszenen, avec, sur le plan strictement pianistique, un certain bonheur. Nous n’avons pas affaire à un pianiste lambda au point de vue du son, voilà qui est clair. C’est d’ailleurs un constat qui rendra d’autant plus frustrante une bonne partie de la suite. Mais d’ici là, reste que Matsuev peine cependant à convaincre vraiment qu’à la seule force de la délicatesse et de la richesse de timbre il lui est possible de caractériser les micro-climats de l’œuvre. Car cette recherche assez univoque de la sophistication sonore ne repose qu’épisodiquement sur une conduite lyrique solide, quant elle ne se noie pas totalement dans la préciosité (Trämerei. Il n’est pas non plus impossible que son interprétation ne soit pas arrivée à maturité, tant il semble flagrant que Matsuev réfléchit à ce qui est le plus juste tout en jouant : une forme de volontarisme qui n’est pas la pire et laisse un peu de place à l’intuition, à l’immédiateté, les grandes facilités pianistiques du bonhomme le protégeant alors des excès de pose. Dans quatre des treize pièces, ce processus éclairait un peu le parcours : Wichtige Begebenheit, plein d’humour, et de la force sans dureté qui lui manque trop souvent (superbe main gauche) ; Fürchtenmachen, superbement poétique, avec le contrôle harmonique supérieur que cela suppose (rien que les deux derniers accords valaient presque le déplacement, si si) ; même simplicité et quasi grâce pour Kind im Einschlumenn et Der Dichter Spricht. Une triplette finale absolument remarquable donc, comme très peu de concertistes du circuit international en sont capables - ce qui ne signifie sûrement pas que d’autres n’en sont pas capables... Mais pour y parvenir, il a fallu souffrir un peu longtemps, et supporter la frustration de Von fremden Ländern un Menschen ou Glückes Genug privés de la spontanéité, du chant et de l’élégance des dernières pièces. À réentendre, peut-être.

Il est nettement moins sûr qu’il vaille la peine d’aller écouter les Études Symphoniques de Matsuev, qui ici se détourne totalement de l’option attendue de la part d’un des si rares jeunes pianistes en possession des moyens adéquats : la grandeur, l’ampleur, la hauteur de vue de la progression, la domination totale de la virtuosité au point de l’oubli de celle-ci, et donc la possibilité de ralentir, de tout magnifier et de ne rien laisser à l’anecdote. Mais dès le thème, on sait que ce ne sera pas cela : comme tout le monde ou presque, Matsuev le joue sans souffle particulier, comme un simple prélude à une suite d’exercices digitaux. La différence avec les neuf dixièmes des autres pianistes est que lui a les moyens de faire de la suite en question quelque chose d’amusant à écouter et regarder pour qui s’intéresse à la technique pianistique. Mais il ne s’agit plus du tout ici, à l’inverse des Kinderszenen d’apprécier quelque chose relevant de la technique transcendante, de la tenue lyrique du son et tout ce qui s’ensuit, mais de technique prosaïque « supérieure ». Si une variation fait illusion, c’est la première, toujours grâce à l’assurance d’articulation de la main gauche notamment. Mais très vite, Matsuev tombe dans un numéro faussement horowitzien de feux d’artifices digitaux parfaitement creux, et qui éclatent en plus totalement au détriment de la beauté de son piano (les accords en doubles croches de la var. II, avec cette fausse intensité électrique). Celui-ci s’assèche progressivement, rendant particulièrement décevante et fade la var. IV, par exemple, et anecdotique la var. IX, après que Matsuev a épuisé l’auditeur en fonçant à tombeau ouvert au travers des précédentes. Quant au finale, quelle tristesse d’y voir quelqu’un d’aussi doué (du moins à l’origine) y user de toutes les tricheries les plus triviales du pianiste moyen : phrases du thème partant du piano au lieu du forte pour rendre le rapide crescendo demandé plus saisissant, et éviter de devoir faire un beau vrai fortissimo ; dernières sections des transitions ramenant le thème jouées à l’énergie, sans aucune grandeur orchestrale et faisant reposer la tension sur les seules appogiatures de la main droite. Le tout donnant l’illusion de faire beaucoup de bruit, ce qui n’est en fait même pas le cas.

La deuxième partie est plus ennuyeuse, et Matsuev a épuisé le stock des quelques dizaines de secondes de grâce qui étaient à mettre à son crédit. Sa Quatrième Ballade de Chopin (jouée en lieu et place du Troisième Scherzo encore annoncé le soir du concert, histoire d’en rajouter une louche dans les lourdes responsabilités historiques...) passe dans la plus parfaite indifférence, sonnant comme la fin de sa seconde partie, nerveuse alors même que le tempo est raisonnable, forcée alors même qu’en jouer les notes est un jeu d’enfant pour Matsuev. D’aucuns (nombreux, en fait...) ont dû considérer que le style de Matsuev convient à la Septième de Prokofiev (remarquez, mieux valait celle-ci que la Huitième). Si l’on peut y défendre des choses, c’est à notre point de vue bien davantage au plan de la solidité de la conduite (premier mouvement surtout) que de l’adéquation de la manière pianistique à l’œuvre. Au moins,dans la Huitième justement, Evgueni Kissin, avec des moyens et un son plus limités que Matsuev, parvenait-il la semaine précédente à rendre quelque chose de la noblesse de la musique. Matsuev reste à la lisière de celle-ci, menant son affaire avec une certaine autorité mais abusant toujours des effets de caractérisation sonores sans ménager de respiration. Et son précipitato, comme de très prévisible, part comme un obus et va droit dans le mur (sans un canard ou presque, certes), la vitesse étant ici proportionnel à la déperdition d’énergie... Une exécution certainement moins intéressante, et en tous cas moins juste dans l’esprit et moins porteuse d’empathie que celle donnée par Federico Colli à la Salle Cortot. Matsuev croit-il tant que cela au personnage pianistique qu’il s’est créé ? On croit encore à l’entendre, parfois, qu’il se souvient que les professeurs du Conservatoire Tchaïkovski ne l’ont pas formé puis couronné pour jouer ainsi. La nervosité agressive avec laquelle il aura joué les trois-quarts de son programme est-elle sans rapport avec ce décalage ? Une sorte de carapace, qui évite la confrontation directe aux limites posées par ses prédécesseurs ? On aimerait tant voir un pianiste de ce talent les repousser...

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Élysées.
- 29 janvier 2009.
- Robert Schumann (1810-1856) : Kinderszenen, op. 15 ; Études Symphoniques, op. 13 ; Frédéric Chopin (1809-1849) : Ballade n°4 en fa mineur, op. 52 ; Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Sonate n°7 en si bémol majeur, op. 83.






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