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Demarquette et Berezovsky, mariage paradoxal

vendredi 5 août 2011 par Carlos Tinoco

Ce concert marquait la naissance d’un nouveau festival de musique de chambre à Saint-Paul de Vence ; l’affiche montre tout de suite l’ambition du projet. S’ils ne sont pas des partenaires de longue date, Henri Demarquette et Boris Berezovsky n’en sont pas non plus à leur coup d’essai puisqu’ils ont enregistré ensemble la première sonate de Saint-Saëns qui était au programme ce soir. Le disque est convaincant mais ce concert était l’occasion d’éprouver la rencontre entre un des talents les plus intéressants du violoncelle français actuel et l’un des seuls pianistes vivants qui puisse soutenir la comparaison des plus grands monstres sacrés.

Tout d’abord souhaitons longue vie à ce festival, né de la volonté de Jean-Christophe Berger et de Philippe Bernhard (le premier violon du Quatuor Modigliani), qui ont réussi, malgré leur jeune âge et leur relative inexpérience à monter un festival où se sont également produit Michel Dalberto, le Trio Wanderer et le Quatuor Modigliani, autant dire une programmation luxueuse dès la première édition. Le cadre est tout aussi luxueux, presque trop, car, pour bien faire, il faudrait sacrifier la vue sur la vallée et adosser les artistes aux remparts ; le chic y perdrait un peu, l’acoustique y gagnerait beaucoup. Mais ne boudons pas notre plaisir, nous y avons assisté à des soirées de haut vol. Celle d’ouverture était donc consacrée à la troisième sonate de Beethoven, à la première de Saint-Saëns et à la deuxième de Brahms.

Dans Beethoven, l’accord d’Henri Demarquette et de Boris Berezovsky nous a laissé perplexe. Le jeu d’Henri Demarquette n’est clairement pas le plus lyrique qui soit, mais on connaît peu de violoncellistes qui rivalisent avec lui en matière d’esprit (Jean-Guihen Queyras, sans doute…). Il est de ces interprètes qui aiment explorer la palette sonore de leur instrument et travailler le phrasé sans se laisser porter par les pseudo-évidences de la partition. De ce côté, la réponse de Boris Berezovsky est plus que satisfaisante : ce dernier a toutes les qualités. Avec lui, un arpège ou un trille ne sont jamais un ornement supplémentaire, sa technique digitale étourdissante en font toujours un élément signifiant au plus haut degré. Mais alors que l’individualisation de chaque note n’entraîne à aucun moment une fragmentation du discours pianistique, on n’en dirait pas forcément autant du côté du violoncelle. Certes, on sait gré à Henri Demarquette de ne pas tomber dans les facilités qu’offre cette Sonate n°3 de Beethoven et de tenter d’en renouveler l’approche. Et nombre d’attaques ou de phrases, notamment dans le premier mouvement, ouvrent à nos oreilles de salutaires perspectives nouvelles. Mais quelque chose ne fonctionne pas du côté de l’agogique, ou, pour être plus précis, de ce que les anglo-saxons nomment pacing : cette manière de rendre inexorable l’avancée du discours musical. Du coup, passionnant par instants, le dialogue entre Henri Demarquette et Boris Berezovsky devient bancal sur la durée, et on se dit que, peut-être, le second est condamné à faire de l’ombre au premier. D’autant que, lorsque le piano est chargé par la partition de donner l’impulsion, notamment dans le troisième mouvement, tout semble s’éclairer.

La Sonate n°1 de Saint-Saëns apporte un premier désaveu à cette impression. Sans doute parce qu’ils l’ont travaillée et enregistrée ensemble, l’échange y semble beaucoup plus égal. C’est là que l’intelligence du jeu d’Henri Demarquette commence à faire sensation. Il trace, dans cette partition complexe, un chemin qui en expose tous les aspects. Bien sûr, les circonstances de sa composition en conditionnent le caractère dramatique, mais le ton n’en est jamais univoque. Après tout, il n’est guère étonnant que ce soit en abordant un compositeur lui-même d’une spiritualité toute française qu’Henri Demarquette étincelle. Comme Boris Berezovsky le suit et parfois le devance avec une évidente gourmandise, l’ensemble est de haute volée. Plus encore qu’au disque, le choral du second mouvement laisse deviner le côté pince sans rire, et tout au long de la sonate, leur interprétation rend évidente cette distanciation paradoxale propre à Saint-Saëns, qui n’est pas une réserve (les épanchements sont réels dans cette musique et les deux partenaires savent s’y abandonner), mais plutôt une élégance.

Mais justement parce que cette écriture semble convenir à merveille à Henri Demarquette, on craignait un peu pour la Sonate n°2 de Brahms. À tort. Saluons d’abord le maître d’œuvre : Boris Berezovsky a bâti un monument impressionnant là où presque tous les pianistes tentent de surnager. Tout tombe juste, et on oublie la virtuosité pour se concentrer sur la musique. Ce qui frappe, surtout, c’est justement le sens de l’agogique qui permet de donner leur pleine signification à tous les changements de tempo, ce qui, dans les pièces de Brahms les plus ardues, est la pierre de touche où tant d’interprètes s’abîment. Ajoutons à cela l’extraordinaire puissance de basses dans lesquelles on n’entend jamais de dureté, on comprend que Boris Berezovsky possède déjà dans son jeu toutes les clefs d’un univers qu’il ne fréquente que depuis peu.

Quant à Henri Demarquette ? Il s’est hissé à la hauteur de son partenaire, ce qui dit tout. On a commencé cet article en affirmant de son jeu qu’il n’était pas le plus lyrique, cela ne signifie surtout pas qu’il ne sait pas chanter. Dans cette œuvre qu’il connaît bien pour l’avoir enregistrée avec Michel Dalberto, il est allé ce soir (du moins à nos oreilles) encore un peu plus loin. D’autant que sa capacité à passer d’un registre à l’autre et à exposer les ambiguïtés d’une écriture est ici vitale : c’est ce qui permet à tout vrai Brahmsien de ne pas sombrer dans le pathos. Le scherzo notamment aura été un sommet. En se laissant emporter par la raucité et la fougue du violoncelle, on s’en voulait un peu de l’avoir trouvé timoré en début de concert.

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- Saint-Paul de Vence
- Place de la Courtine
- 29 juillet 2011
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Sonate pour violoncelle et piano n°3 en la majeur Op. 69
- Camille Saint-Saëns (1835-1921), Sonate pour violoncelle et piano n°1 en ut mineur Op. 32
- Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour violoncelle et piano n°2 en fa majeur Op. 99
- Henri Demarquette, violoncelle
- Boris Berezovsky, piano











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