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Dédoublement de personnalité(s)

samedi 19 avril 2008 par Théo Bélaud
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Henri Demarquette
DR

Etrange récital que celui d’Henri Demarquette et Michel Dalberto au Théâtre des Champs Elysées. D’un niveau technique convenable sans être transcendant, leur programme Schubert-Brahms a paru mettre en scène deux duos différents en caractère et en qualité. Pour faire simple, nous avons aimé les docteurs Demarquette et Dalberto en première partie, la rencontre avec Mister Henri et Michel s’avérant nettement moins gratifiante après l’entracte.

NB : le compte-rendu de l’enregistrement des sonates de Brahms par le duo est maintenant disponible sur classiqueinfo-disque.com.

La soirée s’ouvrait sur trois transcriptions de lieder de Schubert de la main de Dalberto. Nous vous avouons en toute franchise ne pas goûter follement cet exercice en général, pour plusieurs raisons dont une principale : la répétition de mélodies convient au texte et à la voix, pas à l’instrument, en tous cas à l’ère classique. Ceci étant, les choix de Dalberto n’étaient pas les plus mauvais, et ses arrangements intelligents. On retiendra tout particulièrement celui de Danksagung an der Bach, où l’idée de Dalberto de figurer l’évocation du ruisseau par les mouvements d’archets, qui pouvait laisser sceptique et amusé sur le papier, nous a semblé finalement très subtile et agréable. Dans les trois Lieder, le duo imposait une concentration et une cohésion des plus convaincantes, ainsi que, pour l’un comme pour l’autre, une sonorité profonde et intense - notamment Dalberto dans Nacht und Träume.

La seconde sonate de Brahms est une des plus difficiles du répertoire, et il est déjà très méritoire pour des professionnels de la rendre en concert de façon assez lisible et énergique. C’est ce qu’ont fait Demarquette et Dalberto, avec une conviction non feinte. Certes, Dalberto, comme beaucoup, semblait mal à l’aise avec certains accompagnements à contretemps du violoncelle, comme dans le scherzo où il se fixait assez brutalement sur ses temps forts, alourdissant le mouvement. Il lançait en revanche avec puissance et enthousiasme le premier mouvement. Demarquette était assez irréprochable de bout en bout, en particulier dans le mouvement lent, aux pizzicatos vraiment symphoniques, et dans le trio du scherzo, mené et conclu de façon réellement poignante. Sa sonorité continuait d’affirmer une personnalité attachante, assez racée et particulièrement intense dans le haut médium. Tout juste pouvait-on regretter certaines attaques du thème du premier mouvement légèrement en dedans, en proportion du reste. Quoiqu’il en soit, nous avons passé un bon moment dans une oeuvre dont on attend pour commencer qu’elle ne soit pas transformée en bouillie sonore.

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Michel Dalberto
DR

Rien de cette première partie probe et naturellement chaleureuse ne nous préparait à l’Arpeggione qui suivait (en fait, pas même l’introduction de Dalberto, fort belle et noble). La liste des reproches que l’on peut adresser à cette exécution, en plus, est d’une triste banalité. Comme un nombre incalculable d’interprètes au disque, tout ou presque est soit surjoué, soit sous-joué. C’est vrai pour un nombre lui-même effrayant d’oeuvres de Schubert, mais c’est pire dans celle-ci, car beaucoup déduisent du développement assez modeste en quantité et en complexité de cette sonate qu’il faut lui faire dire toute une quantité de choses qui n’y sont pas. Ce qui ne marche, à notre connaissance, rigoureusement jamais. Illustration donnée par Demarquette et Dalberto : pas un seul thème ou motif n’a été phrasé de façon cohérente d’une occurrence à l’autre, à plus forte raison dans le rondo, totalement décousu et mal justifié par la débauche de variété de climats. Le mouvement lent commençait adagio non troppo pour se finir largo assai. De plus, tout cela s’avérait perfectible sur le plan technique. L’Arpeggione n’est certes pas des plus faciles pour la justesse, mais c’est précisément lorsque l’on va entendre des musiciens de ce niveau que l’on s’attend à ce que notamment le premier mouvement ne rencontre pas de difficulté sur ce plan. Raté, tout comme la phrase ascendante conclusive du rondo. Conséquences d’une démarche où l’on se complique le travail ? L’Arpeggione est décidément très bien comme elle est, avec juste ses notes.

La première sonate de Brahms, placée en conclusion de programme comme sur leur enregistrement - parution dont nous vous rendrons compte incessamment sous peu- se révélait très proche du disque en question, qualités et défauts compris. Les défauts, rédhibitoires : l’omission de la reprise du premier mouvement, et un allegretto du second pris allegro risoluto, à mille lieux de l’esprit de ce faux scherzo, et de ce que l’indication signifie chez Brahms [1]. Les qualités, évidentes : une volonté indéniable d’assumer l’opulence expressive brahmsienne sans en entamer la dignité, un engagement physique certain, et un trio du scherzo juste et émouvant. La fugue reste entre deux eaux, au plan de la clarté polyphonique comme de la maîtrise technique (surtout côté piano), mais on mettra cela sur le compte de la fatigue.

Exceptionnellement, un mot du bis, ou plutôt de la troisième mi-temps consacrée aux bis. Car entre un lied de Brahms, l’épouvantable cygne de Saint-Saëns (s’il n’y a qu’une, une seule musique ou popularité équivaut à vide musical absolu, c’est bien celle-là), suivi... d’une danse hongroise (ah bon, vous aviez deviné), l’ennui coutumier de ce rituel pénible donnait dans le genre « lourd ». Le public se mettant à crier son enthousiasme au milieu du dernier rappel, notre voisin glissait opportunément : « ils l’ont bien cherché... » ; ça, c’est sûr. Nous pourrions passer cet épisode peu glorieux sous silence - nous le faisons plus souvent que vous ne le croyez ! Mais le pire est que durant tout ce temps meublé en kit, applaudissements inclus, il y avait largement celui de donner un « vrai » bis, vraiment généreux et apportant quelque chose au concert, permettant de partir sur une impression positive, et ne relevant pas de l’exotisme après une fugue de Brahms sur un sujet de Bach. Il était possible de redonner la fugue, techniquement améliorée. Il était possible de jouer le sublime finale de la sonate pour violon en sol majeur transcrite pour violoncelle, que Demarquette et Dalberto ont offerte en supplément... sur leur disque. Frustrant.

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- Paris
- Théâtre des Champs-élysées
- 17 Avril 2008.
- Franz Schubert (1797-1828) : 3 Lieder transcrits par Michel Dalberto, Nacht und Träume D827, Danksagung an der Bach D495 n°4, Der Müller und der Bach D495 n°19 ; Sonate pour Arpeggione et Piano en la mineur, D821.
- Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour Piano et Violoncelle n°1 en mi mineur, Op.38 ; Sonate pour Piano et Violoncelle n°2 en Fa majeur Op.99
- Henri Demarquette, violoncelle
- Michel Dalberto, piano

[1] Nous étayerons plutôt notre propos sur ces points importants dans la chronique du disque.











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