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Début de la nouvelle Tétralogie de l’Opéra de Paris : l’Or du Rhin

dimanche 14 mars 2010 par Karine Boulanger
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scène finale
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

La question du répertoire wagnérien à l’Opéra de Paris est sans nul doute complexe. Les représentations de Tristan, Parsifal, Tannhäuser, Lohengrin ou du Vaisseau fantôme constituent souvent le sommet d’une saison et témoignent du goût du public français pour ces œuvres, en général très bien servies par les forces de l’Opéra. Comment, dans ces conditions, expliquer que la Tétralogie n’y soit quasiment jamais représentée ? Certes les arguments, légitimes, du coût, de la longueur des répétitions, de la difficulté de réunir une distribution à la hauteur de l’œuvre ne peuvent être écartés, mais aucune autre grande maison d’opéra, qui plus est de niveau international, n’est jamais restée aussi longtemps sans la présenter. La décision de monter enfin la Tétralogie à l’Opéra, après l’essai de 1976 abandonné à mi-parcours, et après les dernières représentations complètes, dans une mise en scène datant du début du XXe siècle, données sous la direction de Hans Knappertsbusch en 1957, est donc à saluer et constitue, dans le contexte de la vie musicale parisienne, un véritable évènement.

Le coup d’envoi de ce nouveau cycle a été donné le 4 mars dernier par la première de l’Or du Rhin, montée par les soins de Günter Krämer à qui a été confié l’ensemble de ce Ring. La production semble hésiter entre plusieurs partis, plusieurs éclairages, dont aucun n’est réellement nouveau. On remarquera donc une certaine insistance sur les aspects « sociaux » du prologue, dans la lignée des réflexions déjà anciennes de George Bernard Shaw [1], avec des géants chefs de chantier n’hésitant pas à brandir l’étendard de la rébellion musclée, un Nibelheim placé sous le signe de la production industrielle de masse.

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Peter Sidhom (Alberich) et les filles du Rhin : Caroline Stein (Woglinde), Daniela Sindram (Wellgunde) et Nicole Piccolomini (Flosshilde)
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

La question de la monté des nationalismes européens et en particulier la diffusion de symboles tels que Germania n’est pas non plus oubliée dans le second tableau avec des dieux dominant le monde, puis l’installation de l’inscription « Germania » sur les escaliers menant au Walhalla. Ces références n’ont désormais rien de nouveau, si on compare leur utilisation par Günter Krämer, maniées sans subtilité ni grande pertinence, aux réussites de quelques productions wagnériennes étrangères telles que le Tannhäuser de l’Opéra de Munich (mise en scène de David Alden) ou le Parsifal de Stefan Herheim à Bayreuth. Sans grande surprise, ce sont les images les plus « intemporelles » qui impressionnent le plus le spectateur : apparition de l’or au premier tableau, exploitation de l’or dans les profondeurs du Nibelheim, arrivée d’Erda, apparition du Walhalla et montée des dieux à la fin du prologue. Malgré les réserves sur les choix sans grande cohérence de la mise en scène, il faut souligner le soin apporté à la direction d’acteurs, le réglage parfait des enchainements des différents tableaux et la beauté des éclairages.

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Kim Begley (Loge), Marcel Reijans (Froh), Samuel Youn (Donner), Sophie Koch (Fricka) et Falk Struckmann (Wotan)
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

La distribution se signale avant tout par son homogénéité, l’ensemble l’emportant souvent sur les qualités individuelles. Falf Struckmann, déjà Wotan à Bayreuth notamment, pour une unique saison en 2007, parvient au bout du rôle avec honneur malgré la fatigue de la voix. Plus que les légères défaillances du chant, ce sont les problèmes de caractérisation du rôle qui laissent parfois le spectateur sur sa faim. Le deuxième tableau (réveil de Wotan, jusqu’à la descente du Nibelheim) manque trop d’autorité, l’interprète ne semblant pas parvenir à soutenir la stature du dieu.

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Qiu Lin Zhang (Erda)
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

La suite de l’opéra est mieux menée, sans doute en raison de l’interaction avec Loge et surtout Alberich, mieux caractérisés par leurs interprètes respectifs, pour se clore avec un « Abendlich Strahlt der Sonne Auge » ample et bien mené. Sophie Koch, en revanche, dessine une Fricka jeune, naturellement autoritaire, n’appelant que des éloges dans un rôle qui manifestement ne lui pose aucun problème de tessiture. Il est sans doute dommage qu’on ne lui ait pas confié la Fricka de la Walkyrie où le tempérament de la chanteuse aurait été certainement intéressant [2].

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Falk Struckmann (Wotan) au sommet du globe
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Kim Begley est un remarquable Loge, mais les prochaines représentations lui donneront peut-être l’occasion d’accentuer un peu plus le côté sarcastique du rôle quand le costume dont il est affublé tire plutôt le personnage du côté du grand guignol. L’Alberich de Peter Sidhom est parfait, très impliqué, hargneux, mais ne sacrifiant jamais le chant à l’expression. Qiu Lin Zhang fait avant tout valoir la beauté de son timbre et l’égalité des registres de sa voix en Erda. Les géants (Iain Paterson, Fasolt et Günther Groissböck, Fafner), Mime (Wolfgang Ablinger-Sperrhacke), Freia (Ann Petersen), Donner (Samuel Youn) et Froh (Marcel Reijans, manquant un peu d’ampleur) n’appellent aucun reproche. Enfin, les trois Filles du Rhin (Caroline Stein, Daniela Sindram, Nicole Piccolomini), chantent avec ensemble, la tension de la première expliquant peut-être l’intonation aléatoire de la contralto.

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Falk Struckmann (Wotan), Sophie Koch (Fricka), Ann Petersen (Freia) et Marcel Reijans (Froh)
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

A la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, dont on remarque toujours l’implication dès qu’il s’agit d’un ouvrage wagnérien, le nouveau directeur musical Philippe Jordan veille constamment à l’équilibre entre la fosse et le plateau et à laisser les voix s’épanouir, un tour de force dans une salle telle que celle de l’Opéra Bastille. Le prélude sonne pourtant précautionneux, sans nerf, les cuivres dominant nettement les cordes dans les dernières mesures. La première partie manque singulièrement de tension et de relief, mais les choses changent ensuite pour le mieux peu après la descente au Nibelheim. Espérons que les incertitudes de la première seront balayées par la suite des représentations et la progression dans les différentes parties du Ring.

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Marcel Reijans (Froh) et Samuel Youn (Donner) au second plan, Günther Groissböck (Fafner) et Ann Petersen (Freia)
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Les paris sont donc ouverts pour cette nouvelle Tétralogie parisienne commencée honorablement et dont on espère ardemment qu’elle tiendra toutes ses promesses d’ici 2012.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 04 mars 2010
- Richard Wagner (1813-1883), Das Rheingold, prologue de l’Anneau du Nibelung
- Mise en scène, Günter Krämer ; décors, Jürgen Bäckmann, Costumes, Falk Bauer ; Lumières, Diego Leetz ; mouvements chorégraphiques, Otto Pichler
- Wotan, Falf Struckmann ; Donner, Samuel Youn ; Froh, Marcel Reijans ; Loge, Kim Begley ; Alberich, Peter Sidhom ; Mime, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke ; Fasolt, Iain Paterson ; Fafner, Günther Groissböck ; Fricka, Sophie Koch ; Freia, Ann Petersen ; Erda, Qiu Lin Zhang ; Woglinde, Caroline Stein ; Wellgunde, Daniela Sindram ; Flosshilde, Nicole Piccolomini
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Philippe Jordan, direction

[1] on recommande la lecture à cet égard de The Perfect Wagnerite

[2] un lecteur attentif nous signale aimablement avoir appris de Melle Koch elle-même que celle-ci était déjà retenue pour un Chevalier à la rose au Liceu, mais qu’elle sera présente pour la reprise en 2013.(NDLR)











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