ClassiqueInfo.com




De vertes Traversées baroques

samedi 7 mai 2011 par Philippe Houbert

Un disque très bien accueilli par la presse spécialisée, un répertoire laissé en friche et auquel un jeune ensemble daigne enfin s’intéresser, l’acoustique si belle de l’Oratoire du Louvre, voilà quelques sympathiques données qui laissaient entrevoir un concert mémorable. Attente trop forte ? Communication trop alléchante ?

Créé en 2008 par Etienne Meyer et Judith Pacquier, l’ensemble Les Traversées baroques a, dans la foulée du travail déjà mené sur la musique baroque du Nouveau Monde, pour ambition de faire connaître les richesses de la musique baroque des pays d’Europe de l’est, et, particulièrement, de dévoiler les merveilles enfouies dans les archives de la bibliothèque musicale du palais épiscopal de Kromeriz, lieu de tournage de nombreuses scènes du funeste Amadeus. Le concert donné comportait de sérieuses différences avec le contenu du disque récemment sorti chez k.617, intitulé Marcin Mielczewski – Virgo prudentissima. La principale d’entre elles fut qu’au lieu de centrer le concert sur ce qui avait constitué la vraie originalité du programme enregistré, à savoir la découverte de ces compositeurs polonais, Zielenski, Pekiel, Mielczewski, ayant œuvré à la cour de la branche polonaise de la dynastie suédoise des Vasa dans la première moitié du XVIIème siècle, Etienne Meyer et Judith Pacquier décidèrent d’intituler leur programme Passaggi di musica, jouant sur la double acception du mot « passaggi », à savoir les notes improvisées qui permettent de passer d’une pièce à une autre, mais aussi ces points de passage que constituèrent des compositeurs venant apporter, en l’occurrence d’Italie, leur savoir et leur science à une cour habituée à d’autres styles. En conséquence de quoi la durée du programme fut équilibrée entre la partie polonaise avec des pièces des compositeurs susnommés et une partie italienne – Merula, Gesualdo,Gabrieli, Monteverdi.

Outre le fait qu’une partie du plaisir apporté par la découverte de ce répertoire quasi inconnu fut perdue (on aurait bien aimé entendre en vrai les Confitebor tibi Domine et Victimae Paschali Laudes de Mielczewski, ainsi que son Magnificat), nous ne sommes pas sûr que la mise en parallèle des pièces de compositeurs autochtones et d’oeuvres de Monteverdi tirées de la Selva Morale (le Gloria et le sublime Beatus vir) aient été de très bonnes idées. A la seule exception du Plaudite de Mielczewski initial (et final puisqu’ayant fourni le bis), aucune pièce polonaise ne pouvait venir raisonnablement concurrencer le divin Claudio. Ce Mielczewski mérite pourtant vraiment le détour. Attaché à la chapelle du roi Ladislas IV dans les années 1630, il devint ensuite maître de chapelle auprès du frère du roi, à Wroclaw, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort en 1651. On est en présence ici d’un compositeur ayant une parfaite connaissance des écoles vénitienne et romaine, alternant compositions polychorales et style concertato à grande échelle. Son Plaudite apparut plus intéressant que le Quem terra, pontus, aethera assez conventionnel.

Le Dulcis amor Jesu de Bartlomej Pekiel, compositeur de la même génération que Mielczewski, est une très belle œuvre de dévotion. Mikolaj Zielenski, mort en 1611 et dont l’intégralité des œuvres fut publiée à Venise l’année de sa disparition, renvoie à un style plus archaïque, avec un très beau Mirabilis Deus et un très palestrinien Magnificat. En complément des deux monuments monteverdiens, la production italienne bien établie à la cour des Vasa était représentée par une Canzon a 5 de Giovanni Gabrieli, le très exubérant Beatus vir de Tarquinio Merula, le sublime Tristis est anima mea de Gesualdo et une composition de Palestrina revue par Giovanni Bassano.

Du côté de l’interprétation, s’il convient de saluer la capacité d’Etienne Meyer à trouver le juste équilibre acoustique entre voix et instruments, nous devons émettre des réserves de deux ordres. Le plateau vocal (à une exception près – Anne Magouet en lieu et place de Clara Coutouly – le même que sur l’enregistrement) manque d’homogénéité. Dans des pièces qui requièrent une grande pureté de timbre et une technique de quilisma hors pair, les lacunes, les déséquilibres sonores furent trop nombreux pour donner des versions référentielles de Gesualdo ou de Monteverdi. Après un début assez délicat, Renaud Delaigue et Anne Magouet sortirent leur épingle du jeu. Paulin Bündgen eut beaucoup de mal à s’imposer du côté des voix hautes. On sera encore plus réservé sur Hugues Primart (technique de quilisma) et les timbres très acides de Vincent Bouchot et Cécile Van Wetter. Par ailleurs, on peut légitimement comprendre qu’un ensemble en devenir démontre de l’enthousiasme, une foi dans ce beau répertoire. Mais pourquoi faut-il que toutes les œuvres soient jouées recto tono, comme si les textes d’un Beatus vir et d’un Magnificat, les styles d’un Monteverdi et d’un Pikiel étaient les mêmes ? Les versets du Magnificat de Zielenski ne furent pas assez différenciés, le Beatus vir de Monteverdi méritant plus de subtilité ; de même celui de Merula. Dommage car cette succession de pièces plus ou moins intéressantes mais agréables à réentendre ou à découvrir finit par donner une impression d’uniformité.

En conclusion, un ensemble dont il faut saluer le courage et l’ambition de nous faire découvrir un répertoire très méconnu mais dont on attend désormais plus d’homogénéité stylistique et programmatique.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Oratoire du Louvre
- 27 avril 2011
- Marcin Mielczewski ( ?-1651), Plaudite ; Quem terra, pontus, aethera
- Claudio Monteverdi (1567-1643), Gloria ; Beatus vir (extraits de la Selva Morale)
- Mikolaj Zielenski ( ?- 1611), Mirabilis Deus ; Magnificat
- Tarquinio Merula (1595-1665), Beatus vir
- Carlo Gesualdo (1566-1613), Tristis est anima mea
- Giovanni Gabrieli (1554-1612), Canzon prima a 5
- Bartlomej Pekiel (1600-1670), Dulcis amor Jesu
- Giovanni da Palestrina (1525-1594) – Giovanni Bassano (1558-1617), Introduxit me rex
- Les Traversées baroques : Cécile Van Wetter, Anne Magouet, sopranos ; Paulin Bündgen, haute-contre ; Hugues Primard, Vincent Bouchot, ténors ; Renaud Delaigue, basse
- Judith Pacquier, Richard Seda, cornets à bouquin ; Pavel Novotny, Franck Poitrineau, saqueboutes ; François de Rudder, basson ; Jan Krejca, théorbe ; Pablo Kornfeld, orgue
- Etienne Meyer, direction musicale
- Judith Pacquier et Etienne Meyer, direction artistique






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 824930

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique d’ensemble   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License