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De quoi faire plaisir...

jeudi 30 septembre 2010 par Thomas Rigail
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Ensemble orchestral de Paris
© Jean-Baptiste Millot

Pour son concert inaugural de la saison, l’Ensemble orchestral de Paris a choisi, en mêlant la musique de chambre et la musique orchestrale et en enfilant les solistes, un programme aux airs d’antan, représentatif d’une saison variée et à priori vivifiante. Pas vraiment de chef d’œuvre de la « grande musique sérieuse » (entendez : « musique germanique »), dans cette soirée, mais une volonté candide de faire plaisir. Le résultat escompté est semble-t-il là, même si l’on regrettera encore une fois que la musique française, une fois sorti de Berlioz, Debussy et Ravel, continue à être majoritairement représentée par de gentilles œuvrettes.

Ce sont Brigitte Engerer et Boris Berezovsky qui ouvrent le bal. D’un côté le piano placide et atone d’Engerer, de l’autre celui tout en virtuosité intériorisée de Beresovsky : il n’est pas certain que la combinaison soit payante dans cette Valse de Ravel qui a des airs de routine. Stricte sans faire valoir de qualités superlatives de précision (les tremolos du début sont sans mystère mais également peu transparents), plus perplexe que fantaisiste dans son déroulement (la série d’accélérations finales précipitées), elle se déroule dans un contentement candide qui reste, au sein d’un imaginaire pauvre, très à distance de l’œuvre, sans pour autant parvenir au cynisme roboratif que l’on peut déceler dans les recoins de la partition. Tout est là, rien n’est là : ni d’une amplitude orchestrale, ni d’un spirituel nonchalant, ni d’une nervosité évidente, la musique passe. Certes, Boris Berezovsky est égal à lui-même, mais il est ici bien corseté, ou bien il a choisi de s’adonner aux joies du minimum syndical : par exemple les traits quasi gliss. sous les trilles du premier piano sont superbes de fluidité, mais la combinaison des deux pianos a malgré cela un bien sage manque d’impact. Ce n’était pourtant pas supposé être une valse de débutantes.

En parlant de débutants, il est toujours cocasse de faire jouer le Carnaval des animaux de Saint-Saëns et son morceau parodiant les pianistes inexpérimentés (ou simplement médiocres ?) à un pianiste pour lequel la question de la technique est devenue superfétatoire [1]. Confirmation donc que Boris Berezovsky sait aussi très bien très mal jouer : non seulement les rythmes sont totalement décomposés et décalés jusqu’à donner des polyrythmies d’une calamiteuse modernité, mais il va jusqu’à imiter la rigidité des doigts du débutant pour produire le son le plus affreux qu’il est capable de produire, son que pourraient néanmoins encore envier beaucoup de pianistes… bref, ce duo de « Pianistes » est le moment le plus savoureux d’une interprétation dans l’ensemble mutine et allègre. On regretta un peu la récitation des textes écrits bien après la partition par Francis Blanche : Catherine Frot ne manque pas d’esprit, mais ces interruptions répétées brisent l’enchaînement des morceaux et rallongent inutilement ce qui est avant tout une belle plaisanterie. En dépit d’un quintette de couleur un peu obscure en groupe (dans la « Marche royale du Lion », notamment), les instrumentistes y sont à l’aise sans trop en faire : les « Personnages à longues oreilles » glissent facétieusement, les « Fossiles » et leurs clins d’œil ont l’élégance du mauvais goût (ou l’inverse), le « Coucou au fond du bois » interrompt deux pianos d’une mélancolie impériale, le contrebassiste Eckhard Rudolph est d’un détachement tout penaud dans son évocation de l’« Eléphant » et Henri Demarquette en rajoute à juste titre, volontairement ou non, dans la sensiblerie dans « Le cygne ».

La deuxième partie sera plus traditionnellement consacrée à l’orchestre, et sera plus traditionnellement convenue. La gestuelle du chef Joseph Swensen a de quoi… déconcerter : les jambes arquées dans une curieuse décontraction crispée, il multiplie les battues en larges cercles et les maniérismes de ballerine. Un chef peut bien avoir une technique toute personnelle, peu nous importe si les curiosités visuelles ne s’entendent pas également dans la musique : le vague du geste, son indolence apprêtée, sont immédiatement audibles dans des cordes manquant d’accroche et de précision et dans orchestre pas toujours bien équilibré et qui n’a pas le degré de réussite sonore de son engagement. La courte Pastorale d’été d’Arthur Honegger souffre de ces cordes indécises et de cette direction amorphe : le beau thème des premiers violons 11 mesures avant 2 est chétif, tout comme la lumineuse apothéose de la partie centrale (à 6), et cet été-là paraît bien blafard, la faute à une présence insuffisamment forte des cordes à l’arrière-plan pour supporter et élancer les frasques et les pépiements des bois. Ces bois, s’ils ne sont pas d’une verdeur stupéfiante, compensent néanmoins les ternes couleurs qui habillent leur horizon : des cors fiables bien qu’un peu raides, un duo flûte/clarinette bienveillant à défaut d’être charmeur, et surtout un basson qui orne les feuillages de cordes avec une belle contenance (4 mesures avant 3, avant et après 5) assurent dignité à cette œuvre peu jouée.

La soirée se terminera chez Saint-Saëns, et celui-ci ne s’est pas vêtu de ses meilleurs habits : il faut dire qu’il faudrait de bien grands musiciens pour parvenir à enluminer son premier concerto pour violoncelle et plus encore sa Symphonie n°2. Le violoncelle professionnel de Henri Demarquette oscille de bas en haut dans les apparats d’une fausse-virtuosité qu’il ne force guère, se contentant de tempos modérés et d’une appropriée « élégance à la française » – mot poli pour dire « platitude » –, la direction erratique de Swensen lance ses crescendos brutaux et laisse flotter une forme humide sans parvenir un seul moment à égailler d’orchestre malgré ses airs de petit elfe bondissant, et l’orchestre réalise ce qu’il peut avec ce qu’on lui donne (c’est-à-dire pas grand-chose, autant de la part de la partition que de la direction). Les bois restent distants, les cordes tournent mollement dans l’air du théâtre et tout est bien qui finit bien : l’honnête travail est à la hauteur de la partition, et il faudrait un violoncelle qui ferait un peu plus semblant de jouer de la grande musique [2] pour guider le tout vers des sphères supérieures (c’est-à-dire un peu en-dessous du plafond). En bis, Demarquette a le bon sens de rester dans le ton de la première partie, avec une transcription espiègle de la marche de Musique d’enfants de Prokofiev.

La deuxième symphonie (1859) a l’excuse d’être une œuvre de jeunesse : Saint-Saëns est alors âgé de 24 ans et ne reviendra à la symphonie que 27 ans plus tard. L’orchestre, en dépit de cordes qui peinent à donner dans le lyrisme (certes bien pauvre) dans la partie centrale, se sort avec une certaine souplesse des piano d’un deuxième mouvement qui frôle par ailleurs l’indigence harmonique [3], et parvient à trouver une verve relative par-delà la banale sujétion au classicisme dans le finale. La deuxième partie du scherzo s’épanche sensiblement (en particulier dans les pleurnicheries de flûtes avant la barre de reprise à E), ce qui n’est pas une très bonne idée quand la matière mélodique se résume à peu près rien du tout, et on serait tenté de trouver la direction passablement fragmentaire et vaguement superficielle, mais à regarder cette mignonne, innocente, famélique partition, il parait douteux qu’il soit possible de faire beaucoup mieux, ou même autrement. Il est de ces moments de dénuement musical où les musiciens n’y sont pour rien, et il faut bien louer ce chef et cet orchestre pour être parvenus à ne pas ennuyer – deux jours plus tard, on a malheureusement oublié pourquoi. Mais on se rappelle que sept minutes d’un Honegger qui se prélasse valent bien mieux que les quarante-cinq de Saint-Saëns qui suivent – et également qu’un programme composé du concerto pour violoncelle et de la deuxième symphonie du suisse, d’une durée totale équivalente, ne ferait sans doute pas vendre de places de concert. On appelle cela la loi du marché, ou le bon goût, selon les circonstances.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 21 septembre 2010
- Maurice Ravel (1875-1937), La valse (version pour deux pianos)
- Camille Saint-Saëns (1835-1921), Le carnaval des animaux ; Concerto pour violoncelle n°1 en la mineur Op.33 ; Symphonie n°2 en la mineur Op.55
- Arthur Honegger (1892-1955), Pastorale d’été
- Catherine Frot, récitante
- Brigitte Engerer, piano
- Boris Berezovsky, piano
- Henri Demarquette, violoncelle
- Ensemble orchestral de Paris
- Joseph Swensen, direction

[1D’autant plus quand celui-ci jouait rien moins que Medtner deux jours plus tôt à la Salle Pleyel.

[2Il faut dire qu’avec des traits « virtuoses » qui semblent directement recopiés d’une méthode pour violoncelle, ce n’est pas chose facile.

[3Le programme nous dit : « L’adagio pétille d’intelligence et de finesse ». Belle tentative d’hypnose !






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