ClassiqueInfo.com



De la porte d’Orient à la croisée des chemins

mardi 30 septembre 2008 par Vincent Haegele
JPEG - 24.3 ko
Cathédrale Notre-Dame, Amiens

« Brillant dans le ciel, candide et scintillante, l’aube sortait de la porte d’orient » : ainsi débute l’une des arias les plus célèbres de Giulio Caccini (1551 ?-1618), compositeur de la cour des Médicis et auteur d’un nombre respectables d’Antiche, ces cantates pour voix et ensemble qui essaiment en Europe à une époque où musiciens et compositeurs s’attachent à fixer de nouvelles règles à leur art. C’est cette transition musicale, foisonnante, archaïsante, moderne et riche d’influences diverses que le Festival des Cathédrales de Picardie (21ème édition) s’est décidé de présenter au cours d’une Semaine de la Renaissance particulièrement variée.

Trouver l’équation qui permettra de présenter un programme alliant valeurs sûres de la musique occidentale de la Renaissance et découvertes issues de l’Orient, sans que cela ne tourne à la démonstration, n’est pas chose aisée et nécessite une grande largeur de vue. Aussi, la tradition andalouse et vénitienne semblait toute indiquée à la construction de ce programme : toutes deux font appel à l’imaginaire méditerranéen et au croisement des cultures. Évidemment, tout cela pourrait paraître bien idéaliste et idyllique (la coexistence prétendument pacifique de deux mondes qui n’ont pourtant jamais cessé de s’affronter) et prétendre faire oublier la chute de Grenade, la bataille de Mohács, le premier siège de Vienne, celui de Malte et l’affrontement de Lépante. Car voilà ainsi grossièrement résumée une histoire de la Méditerranée (et de ses environs moins immédiats) au XVIe siècle. En revanche, si l’aspect guerrier de cette époque ne doit être occulté en aucune façon, et le premier concert ne nous l’a pas fait oublier, force est de reconnaître que les échanges Orient-Occident ne se sont pas limités à quelques coups d’épées et de cimeterres, à la livraison de trois tonneaux de clous de girofle et à la commercialisation de quelques aunes de soie.

Le ton est donné dès le premier concert de la série, entièrement consacré à la musique espagnole de la période suivant la Reconquista et faisant donc état du chagrin immense du dernier roi de Grenade : « Qu’en est-il de toi, roi de Grenade ? » questionne même l’un des chansonniers de la cour espagnole, Juan del Enzina. Certes, la question est traitée de façon plutôt ironique : c’est à la naissance de la nation espagnole que l’on assiste à travers ces reprises ou ces variations d’airs datant de siècles plus lointains. Et pour servir cette déploration du roi Boabdil et celle d’un messager de la ville assiégée d’Antequera, l’ensemble Orphénica Lyra possède toute l’expérience et la subtilité nécessaires. Emmené par le spécialiste de la vihuela (ancêtre de la guitare classique) José Miguel Moreno, Orphénica Lyra a su défricher un répertoire encore soumis aux aléas des manuscrits et des sources enfouies dans les bibliothèques. Pour cette occasion, l’ensemble s’est adjoint les services éclairés de Nuria Rial, jeune soprano au répertoire très étendu et qui livre ici une prestation toute en justesse et sans ornementation superflue. En revanche, si la vihuela de José Miguel Moreno nous convainc sans forcer, on regrettera quelques faux pas commis à la viole de gambe et à la percussion (notamment une improvisation un peu gratuite et qui n’aura rien apporté de plus au discours). Cependant, compte tenu de l’immense qualité de cette musique au charme grave et à la poésie si facile à appréhender, le bilan du concert est des plus positifs.

JPEG - 26.6 ko
Nuria Rial
DR

Après cette entrée en matière toute en nuance, le Festival pouvait accueillir Doulce Mémoire, l’ensemble fondé par Denis Raisin Dadre et habitué de la plupart des événements consacrés aux répertoires du Moyen Âge et de la Renaissance. Raisin Dadre et ses musiciens se sont de surcroît distingués à de nombreuses reprises en élargissant les frontières de leur domaine et en invitant des artistes issus d’horizons plus inattendus. Et pour cette soirée du 17 septembre, il s’agissait bien d’inattendu avec une rencontre improbable entre l’Aria vénitienne et le chant classique persan. Marc Mauillon, jeune baryton au parcours déjà bien riche et à la carrière en voie d’essor, partage ainsi le programme avec Taghi Akhbari, spécialiste de la tradition persane. Le concert aurait pu se résumer à une simple démonstration de ce que chacun a pu développer comme technique au fil des ans, mais fort heureusement, il n’en est rien. Les Arias de Caccini, entonnées avec beaucoup de grâce et de conviction par Marc Mauillon (qui nous fait rapidement oublier un timbre encore vert par moment) voisinent sans mal avec la poésie d’Hafez. Taghi Akhbari est un artiste de talent, qui chante l’éclosion du printemps, l’amour en fuite et l’ivresse de la taverne avec un sens inné de la séduction. Le récital est divisé en plusieurs modes : l’introduction, jouée au târ par Nader Aghakhani, entonne non le thème mais la gamme qui servira de base au chant à venir (une suite d’improvisations plus ou moins virtuoses). Nous ne pouvions mieux attendre de la part d’un Ensemble Doulce Mémoire qui s’autorise de temps à autre de courtes incursions dans le répertoire de leurs voisins persans, sans toutefois tomber dans les travers d’un orientalisme de pacotille. L’équilibre est bien dosé, le public ravi.

Retour en al Andalous pour un troisième concert qui s’annonçait pour le moins aussi dépaysant que le précédent : l’ensemble Omar Metioui, venu tout droit du Maroc, accompagné de la chanteuse, musicologue et spécialiste du psaltérion médiéval Begoña Olavide, voilà une affiche attrayante. Après une brève présentation des instruments (de l’incontournable ‛ûd au moins connu rbab), l’ensemble entre dans le vif du sujet. S’appuyant autant sur la tradition musicale marocaine (dépositaire de l’héritage andalou depuis l’expulsion des Morisques et des Juifs) que sur les manuscrits musicaux déposés dans les bibliothèques, Omar Metioui propose un véritable voyage à travers les répertoires : ses musiciens sont polyvalents, à savoir qu’ils chantent autant qu’ils jouent et le résultat est des plus intéressants. On retiendra une très longue improvisation sur une base rythmique obstinée et les très belles modulations de Begoña Olavide, notamment dans deux cantiguas du roi Alphonse X le Sage.

Les frontières linguistiques et musicales ayant été partiellement abolies au cours de la soirée précédente, il revenait au luthiste Paul O’Dette de clore avec l’art et la manière cette semaine qui aura recelé son lot de surprises. Soirée vénitienne, mais placée fortement sous le signe de l’Espagne triomphante de son siècle d’or : Spagna seconda, Caldibi castigliano, Calata spagnola. Ces quelques titres du répertoire vénitien en disent long sur l’influence de l’art espagnol sur l’Italie morcelée et soumise aux passages incessants des troupes des puissances européennes. Venise, confrontée à la poussée turque sur ses possessions méditerranéennes subit le contrecoup économique de la découverte des Amériques et entame une phase de déclin irréversible. Les témoignages des musiciens vénitiens (Dalza, au premier rang, ainsi que Marco da l’Aquila) de cette époque portent parfois ce message d’une nostalgie pour un temps révolu, et cela même s’ils innovent beaucoup en matière d’harmonie et de tablatures. Paul O’Dette s’amuse, contemple et donne à entendre : le son est limpide, la justesse impeccable. On ne pouvait rêver meilleure conclusion pour un cycle à la logiquement parfaitement construite.

La semaine Renaissance n’est qu’un aperçu du Festival des Cathédrales de Picardie, festival qui aura su, au fil des productions gagner son public et élargir les rangs de ses artistes invités. Souhaitons, pour le bien du paysage culturel picard, que les années à venir voient la continuation d’une expérience qui s’est toujours étendue à la région toute entière.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- XXIème Festival des Cathédrales de Picardie
- Semaine de la Renaissance
- Amiens
- Cathédrale Notre-Dame
- du 16 au 19 septembre 2008 : Orient/Occident, influences et filiations.
- « ¿Qu’es de ti, rey de Granada ? » : Orphénica Lyra, José Miguel Moreno, direction.
- « Les roses d’Ispahan » : Doulce Mémoire, Denis Raisin Dadre, direction et Taghi Akhbari, chant persan.
- « Sons et songes de al-Andalous » : Ensemble Omar Metioui, direction et Begoña Olavide.
- « Alla Venetiana » : Paul O’Dette, luth.











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 550564

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique ancienne   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License