ClassiqueInfo.com




De la banalité des scènes à la splendeur des voix

samedi 12 mars 2011 par Jean-Charles Jobart
JPEG - 49.3 ko
Krassimira Stoyanova (Luisa) et Franck Ferrari (Miller)
© Andrea Messana / Opéra national de Paris

Luisa Miller n’est assurément pas un grand opéra de Verdi, mais il demeure dans l’absolu un bon opéra. Cette œuvre, créée au Teatro San Carlo de Naples en 1849, marque un tournant essentiel pour Verdi. Le compositeur y semble encore inspiré par ses prédécesseurs. Comment ne pas penser au Guillaume Tell de Rossini pour les couleurs alpestres et bucoliques ou à la Lucia de Donizetti pour les airs et duos de basses et baryton, qui forcent Luisa à se marier contre son gré, lui faisant signer un quasi contrat que l’amant ténor lira avec autant d’amertume que de rage ?

Mais Verdi abandonne ici les thèmes patriotiques de Nabucco ou d’I Lombardi pour retrouver Schiller, abordé la première fois avec Giovanna d’Arco, dans un drame domestique, plus bourgeois, situé dans un village du Tyrol : Kabale und Liebe (Intrigue et Amour). Cela amène naturellement Verdi à un style plus intimiste, à des phrases vocales plus en adéquation avec les paroles et la psychologie des personnages, à une orchestration plus fine. L’œuvre annonce déjà le grand Verdi de la trilogie populaire. L’ouverture anxieuse à la manière de La Forza del Destino, le quatuor a capella « Come celar le smanie » du deuxième acte, les airs de Luisa « La tomba è un letto sparo » ou de Rodolfo « Quando le sere al placido » et surtout le trio final du troisième acte « Andrem, raminghi e poveri », où Luisa meurt sous les pleurs de son père, évoquant ce que sera plus tard le final de Rigoletto, sont la preuve que le compositeur a entrevu ce qui fera la force de son style. Il y a déjà du Jago dans Wurm, de l’Amnéris dans Frederica, un peu de Gilda ou de Violetta dans Luisa.

JPEG - 80.7 ko
Franck Ferrari (Miller) et Arutjun Kotchinian (Wurm)
© Andrea Messana / Opéra national de Paris

L’Opéra de Paris reprend ici une production de 2008, un choix surprenant, tant la mise en scène de Gilberto Delfo paraît insipide. Luisa Miller est un drame, une histoire d’amour impossible entre Rodolfo, un aristocrate et Luisa Miller, la fille d’un simple soldat à la retraite. L’un est persécuté par un père tyrannique et ambitieux tandis que l’autre se sacrifie pour sauver un père qu’elle aime tant. Il y est question d’amour opprimé, de manipulation, de meurtre, de sang, de jalousie, de suicide. Or la mise en scène semble chercher à masquer tout cela sous un décor de carte postale : prairies verdoyantes, montagnes décoratives et petite masure, le tout encadré dans une présentation semi circulaire faisant songer à ces boules à neige souvenirs, d’un esthétisme discutable mais d’un kitsch assuré. La campagne est idyllique et les paysans gentils. A l’inverse, les hommes de pouvoir sont méchants et costumés de noir au milieu de noires colonnes de cathédrale. Caricature volontaire ou simple manichéisme, cette mise en scène n’est en rien sauvée par une inexistante direction d’acteurs qui, le plus souvent, entrent, se plantent sur scène et laissent éclore les charmes de leurs voix.

JPEG - 97.5 ko
© Andrea Messana / Opéra national de Paris

Car les belles voix sont au rendez-vous. La soprano Krassimira Stoyanova offre au rôle de Luisa un timbre pur, une ligne de chant impeccable, des vocalises ciselées et des nuances délicates et émouvantes. Marcelo Alvarez en Rodolfo développe avec générosité un timbre brillant, un phrasé et des nuances d’une délicatesse et d’une expressivité rares. Le couple d’amoureux convainc et subjugue. Face à eux, Orlin Anastassov illustre admirablement de sa voix grave, avec puissance et profondeur, l’ambition et la dureté du Comte Walter. Arutjun Kotchinian sait de même parfaitement rendre l’aspect diabolique de Wurm, malgré un vibrato parfois trop prononcé. Franck Ferrari, pour sa part, défend bien le rôle de Miller, nonobstant des aigus un peu difficiles. Cette production de Luisa Miller aura ainsi offert de superbes duos et trio de voix graves. On notera enfin l’excellente prestation de Maria José Montiel en Frederica. La direction de Daniel Oren est impeccable, donnant toute la couleur et la nervosité souhaitées à l’orchestre.

JPEG - 71.7 ko
Krassimira Stoyanova (Luisa) et Marcelo Alvarez (Rodolfo)
© Andrea Messana / Opéra national de Paris

Ainsi, cette reprise de Luisa Miller à Bastille est à l’image même de cet opéra : encore une œuvre de jeunesse mais déjà du grand Verdi ; encore une production à la mise en scène discutable mais avec des voix et une direction admirables.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Opéra Bastille
- 10 mars 2011
- Giuseppe Verdi (1813-1901), Luisa Miller, opéra en trois actes (1849). Livret de Salvatore Cammarano d’après le drame Kabale und Liebe de Friedrich Schiller
- Mise en scène, Gilbert Deflo ; Décors et costumes, William Orlandi ; Éclairages, Joël Hourbeigt
- Orlin Anastassov, Il conte di Walter ; Marcelo Alvarez, Rodolfo ; Maria José Montiel, Federica ; Arutjun Kotchinian, Wurm ; Franck Ferrari, Miller ; Krassimira Stoyanova, Luisa ; Elisa Cenni, Laura
- Chœur de l’Opéra National de Paris. Chef de chœur, Alessandro di Stefano
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Daniel Oren, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 829038

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License