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De l’oppression

vendredi 18 avril 2008 par Vincent Haegele
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C.Merritt, E. Nikitin
© Frédérique Toulet/ONP

Oppression politique, aliénation, espérance trompée… Ces thèmes violents sont à l’affiche de l’Opéra Garnier, où sont programmés au cours de la même soirée l’Ode à Napoléon d’Arnold Schoenberg, et Le Prisonnier, de Luigi Dallapiccola, opéra en un acte d’une puissance et d’une intensité rares. Plus encore que les chanteurs, c’est le chef, Lothar Zagrosek, qui emporte tous les suffrages. Sa direction, qui allie poésie et noirceur, écarte tout conceptualisme et tout maniérisme : la musique, rien que la musique. De l’intimité troublante de l’Ode aux immenses progressions orchestrales du Prisonnier, on ne peut qu’être envoûté par cet hymne à la liberté trompée et trompeuse.

La genèse de l’Ode à Napoléon, sur un poème de Byron, s’inscrit dans le contexte de la Seconde Guerre Mondiale : à l’époque où Prokofiev s’emparait de Guerre et Paix pour produire une grande fresque nationale à la tonalité héroïque, Schoenberg livrait une pièce grinçante à l’ambiance intimiste et chambriste, fondée sur les seules forces d’un quintette avec piano et d’un récitant. Le metteur en scène Lluís Pasqual a délibérément choisi de porter cette satire politique sur la scène d’un cabaret, travestissant le récitant Dale Duesing en Ange bleu déchu. Celui-ci se défait progressivement de ses postiches pour revêtir au final un uniforme rayé de sinistre mémoire : la référence est évidente et aurait pu paraître peu imaginative, mais compte tenu du contexte dans lequel s’inscrit la composition de Schoenberg, elle revêt une signification simple et poignante. Dale Duesing possède une diction d’une clarté irradiante et un jeu d’acteur imparable, au point de reléguer loin derrière lui l’accompagnement du quintette, pourtant fort bien mis en place. Petit défaut d’équilibre qui ne nuit cependant en rien à la puissance de cette musique : bien que récité, le texte possède une musicalité naturelle, que le compositeur n’a fait qu’amplifier par l’intermédiaire d’un accompagnement soutenu de bout en bout.

L’introduction a donné le ton et la suite est à la hauteur des attentes : ce Prisonnier est destiné à faire date. Notons que ce n’est pas tous les jours que nous avons la chance d’entendre à Paris un opéra italien composé après 1940. Et les raisons de cette mise à l’écart nous paraissent étranges : Dallapiccola est un maître de la synthèse, son univers fait autant référence à Schoenberg qu’à Respighi, ou Puccini. Au premier, il emprunte sa science de la forme, ses combinaisons harmoniques et son grand amour pour la musique ancienne (Ricercare, passacailles et variations s’enchaînent). Du deuxième, il a hérité de la maîtrise de l’orchestre et de la progression dramatique, de l’usage décomplexé mais combien jouissif de la percussion et des effets sonores (deux interventions à l’orgue à glacer le sang). Du troisième, il est redevable de l’écriture vocale. Dès le prologue, qui voit la mère du Prisonnier se lancer dans une longue aria, la couleur vériste du chant planant au-dessus d’un accompagnement dodécaphonique, nous plonge immédiatement dans un monde sonore inattendu.

Le Prisonnier est indissociable des souffrances vécues par Luigi Dallapiccola durant la guerre : l’ensemble de sa production des années 1940 porte le poids des contraintes, de l’atmosphère de prison qui avait envahi l’Europe. Bien que le compositeur ait choisi de situer la scène de son opéra dans l’Espagne fantasmée d’un Philippe II de légende, les sous-entendus sont évidents. La mise en scène de Lluís Pasqual, les décors de Paco Azorín respectent ce choix et proposent au spectateur une prison de cauchemar, inspirée des gravures fantastiques de Piranèse. L’effet est immédiat, total et choquant : un prisonnier suspendu par les pieds surgit de la scène dès l’introduction qui suit le prologue. Puis, les longs monologues du prisonnier, enfermé dans ses espérances, viennent s’enrouler autour de ces escaliers qu’il lui faut gravir sans fin.

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R. PLowright, E. Nikitin, C. Merritt
© Frédérique Toulet/ONP

Les chanteurs, à défaut d’être toujours bouleversants, mettent une grande ardeur à défendre la partition : on retrouve avec plaisir Rosalind Plowright, dans une composition de mère émouvante. Evgueny Nikitin symbolise fort bien un prisonnier toujours rebelle, mais nous aurons quelques réserves sur le Grand Inquisiteur de Chris Merritt, pas toujours à l’aise dans les aigus et les longues tenues. En revanche, la prestation des chœurs (divisés en chœur de chambre et grand chœur, répartis derrière la scène et dans la salle) est tout bonnement formidable et mérite toutes les louanges. Dans la fosse, Lothar Zagrosek fait rugir son orchestre lors de la scène de la Cloche de Roelandt (censée signifier au prisonnier sa délivrance) et déploie des trésors d’inventivité. On aurait finalement aimé l’entendre également dans Wozzeck. Qui sait ce qu’il aurait pu faire sortir de la fosse ?

Cette nouvelle production est un événement à ne pas manquer.

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- Paris
- Palais Garnier
- 17 avril 2008
- Arnold Schönberg (1874-1951), Ode à Napoléon, pour récitant, piano et quatuor à cordes Op.41, sur un texte de Lord Byron
- Luigi Dallapiccola (1904-1975), Il Prigioniero, Opéra en un prologue et un acte, sur un livret du compositeur d’après La Torture par l’Espérance d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam et La Légende d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak de Charles de Coster
- Mise en scène : Lluís Pasqual ; Décors, Paco Azorín ; Costumes, Isidre Prunés ; Éclairages , Albert Faura
- Dale Duesing, récitant ; Frédéric Laroque, Vanessa Jean, violons ; Laurent Verney, alto ; Martine Bailly, violoncelle ; Christine Lagniel, piano (Schoenberg)
- Rosalind Plowright, La Madre ; Chris Merritt, Il Carceriere, Il Grande Inquisitore ; Evgeny Nikitin, Il Prigioniero ; Johan Weigel, Bartlomiej Misiuda, deux prêtres
- Orchestre et chœurs de l’Opéra de Paris
- Lothar Zagrosek, direction











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