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De Strauss à l’exil

vendredi 29 janvier 2010 par Thomas Rigail

Ce nouveau concert dans le cadre du Forum Voix étouffées présente un programme plus disparate que le précédents, allant de Johann Strauss fils à la méconnue Ursula Mamlok, sans pour autant se départir du sérieux et du solide niveau instrumental qui a caractérisé l’entreprise jusqu’à présent.

Le choix pour débuter le concert de la Kaiserwalzer de Johann Strauss, dans un arrangement d’Arnold Schönberg, ressemblerait presque à un pied-de-nez tant l’œuvre, sommet populaire d’un mauvais « bon goût » à l’autrichienne, détonne dans une programmation majoritairement composée d’œuvres modernes beaucoup plus aventureuses et porteuses de tout autres valeurs (au moins sur le strict plan de la musique), mais il permet à l’organisateur de ce festival, Amaury du Closel, de raconter en introduction une anecdote sur les anciennes racines judaïques de Strauss qui montre bien les contradictions et l’absurdité de la politique allemande en matière de musique, et de rappeler la complexité des rapports culturels au sein de la communauté musicale et des œuvres elles-mêmes, complexité que les nazis ont voulu réduire à des oppositions raciales. Le fait que Schönberg, aussi révolutionnaire en art que conservateur et patriote en politique, se soit penché sur la musique de Strauss ne constitue qu’un exemple de ces ramifications multiples de la musique.
Cet arrangement tend à résorber l’aspect le plus pompeux de la pièce, et l’ensemble Voix Etouffées dirigé par Leonardo Gasparini est bien en verve, mais quitte à entendre quelque chose de Schönberg, on aurait peut être préféré une de ses œuvres originales.

D’autant qu’enchainer sur Girasol d’Ursula Mamlok (née en 1923), même si elle est beaucoup plus tardive (1991), ressemble à un moyen de montrer le fossé qui sépare les compositeurs dits « dégénérés » par les nazis et l’ancienne tradition conservatrice germanique, et la rupture que leur politique a créée dans l’histoire de la création musicale : cette pièce pour trio à cordes, flûte, clarinette et piano, écrite par une compositrice émigrée à 15 ans en Amérique, héritière de la seconde école de Vienne et du développement du sérialisme aux Etats-Unis, développe une esthétique post-sérielle complexe et sensible, dans une forme qui après une explosion polyphonique initiale tend vers l’épuisement du matériau avant un retour à l’intensité du commencement. Si ce style atonal est très balisé aujourd’hui et l’œuvre un peu trop longue, l’écriture est raffinée et ne se perd pas dans un intellectualisme forcené, la progression formelle restant perceptible grâce à l’usage d’idées musicales suffisamment claires (ostinatos rythmiques, choix d’instruments particuliers comme fondements à une section donnée, transformations d’un matériau reconnaissable...) et ponctuellement de pôles quasi-tonaux. L’ensemble Voix Etouffées se révèle excellent, précis, bien équilibré, avec la virtuosité individuelle nécessaire à cette partition parfois exigeante techniquement, sans les petites faiblesses perçues dans le quintette d’esthétique proche de Vogel.

Alexander Zemlinsky, déjà âgé lors de l’arrivée des nazis au pouvoir et de son immigration aux USA en 1938, est un compositeur qui fait esthétiquement le pont entre un post-romantisme hérité de Brahms et Wagner et la modernité qui se développe chez les compositeurs de la génération suivante (Schönberg, Webern, Hindemith...), tout en restant solidement ancré dans la tradition germanique. Les Six Lieder op.13 sur des poèmes de Maurice Maeterlinck de 1913, orchestrés en 1921 et donnés ici dans un arrangement d’Erwin Stein (élève de Schönberg) et Amaury du Closel, sont représentatifs de son style harmonique très chromatique et d’une esthétique décadente telle qu’on la retrouve chez Schreker ou chez le Schönberg de Pelleas und Melisande et La Nuit transfigurée, avec ses masses de cordes langoureuses, sa multiplication des voix au sein d’une orchestration très dense et ses tempos déliquescents. L’arrangement pour flûte, clarinette, piano, harmonium et quintette n’apporte pas la clarté dans l’orchestration que l’on aurait pu imaginer et il ne ressort de l’ensemble instrumental qu’un magma assez indistinct, que le chant peine à dépasser - mais l’œuvre est à l’origine écrite comme cela. La mezzo-soprano Anna Holroyd a un timbre adapté à cette musique, mais la voix est un peu engorgée et le chant manque de nuances : avec cet arrière-fond surchargé, l’œuvre, triomphe de décadentisme languissant à l’extrême, d’une voluptuosité par trop étouffante, paraît un peu univoque. C’est en un sens une interprétation réussie, esthétiquement adéquate, mais c’est un type d’écriture qui gagne à être clarifié, par la direction et la subtilité du chant, afin d’en atténuer le caractère monolithique. Une légère déception donc.

Comme le concert précédent, nous terminons par une œuvre d’Ernst Toch, la Tanz-suite de 1923 pour flûte, clarinette, violon, alto, contrebasse et percussions. On y retrouve le même goût pour la monodie (alto solo du I, contrebasse du II), les mêmes traits véloces de bois, la même manière originale de penser l’ensemble instrumental par groupes et solistes, mais dans un contexte stylistique ici plus traditionnel, celui de la musique de ballet des années 1920. Virtuosité ostensible (« Le tourbillon rouge »), quête du quasi-silence (« danse de la terreur »), clins d’œil aux musiques populaires du temps (« intermezzo »), Toch explore les tendances de la modernité avec beaucoup de force et de personnalité. Ici, l’ensemble Voix Étouffées retrouve ses marques et donne la pièce avec beaucoup d’énergie et d’implication (belles flûtes et clarinette, encore une fois).

Ce concert un peu moins cohérent que les précédents poursuit un festival toujours intéressant, qui continuera avec des concerts à la suite du colloque « La musique spirituelle dans la tourmente nazie » sous la présidence d’Alfred Grosser, du 27 au 29 janvier, et un concert d’orchestre le 30 janvier (avec entre autres la symphonie de chambre de Schreker et le superbe Psaume 23 de Zemlinsky).

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- Vanves
- Salle de la Mairie
- 24 janvier 2010
- Johann Strauss (1884-1964), Valse de l’Empereur (Arnold Schönberg)
- Ursula Mamlok (née en 1923), Girasol
- Alexander von Zemlinsky (1871-1942), Six Lieder op.13 sur des poèmes de Maurice Maeterlinck
- Ernst Toch (1884-1964), Tanz-Suite op.30
- Anna Holroyd, mezzo-soprano
- Ensemble Voix Etouffées
- Leonardo Gasparini, direction






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