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De Charles Ives à Quackie

mercredi 31 mars 2010 par Thomas Rigail
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Lawrence Renes
© Marco Borggreve

Dans le cadre du « Domaine privé » consacré par la Cité de la musique à John Adams, ce programme assez original propose d’entendre outre une de ses oeuvres majeures quelques parents du compositeur américain - parents qu’il ne semble du reste que peu goûter -, en particulier deux compositeurs trop rares dans nos contrées : Charles Ives et Samuel Barber.

Jouer Charles Ives, c’est très bien : on ne dira jamais assez à quel point c’est un immense compositeur, l’un des plus grands du XXème siècle. Mais donner un seul mouvement d’une symphonie n’est pas lui faire honneur : songerait-on aujourd’hui à exécuter seul un mouvement d’une symphonie de Mahler ou d’une symphonie de Beethoven ? Certes, on le fait parfois avec ce mouvement, et Charles Ives lui-même, qui avait conçu les mouvements de la symphonie de manière indépendante, n’était pas contre, mais ce « Fourth of July », troisième mouvement de A Symphony : New England Holidays (ou Holidays Symphony), perd de son sens et de sa valeur en étant ainsi isolé. C’est d’autant plus curieux que les œuvres courtes ne manquent pas chez Ives : pourquoi ne pas donner le premier ou le deuxième orchestral set for orchestra, ou le premier Set for small orchestra ? Pour ce qui est de ce « Fourth of July », si les cordes de l’Orchestre Philharmonique de Radio France affichent suffisamment de mystère dans le l’inquiétant début du mouvement, la direction de Lawrence Renes manque de finesse et de clarté pour rendre compte de la polyphonie extrêmement complexe de Ives - et pas seulement complexe superficiellement, l’art de la polyphonie de Ives ne se résumant pas à des citations d’hymnes et de mélodies populaires collées les unes au-dessus des autres pour donner une image bavarde, une figuration certes novatrice dans l’idée mais simpliste musicalement de la vie de l’Amérique au début du XXème siècle, mais relève d’une pensée qui travaille en profondeur, et non sans humour, le système harmonique et l’écriture contrapuntique de la musique occidentale. Pour le dire rapidement, la musique d’Ives ne relève contrairement aux apparences pas du collage, de la construction d’une structure depuis « l’extérieur » par accumulation de traits tirés d’un matériau disparate, mais inversement d’une ouverture de la structure polyphonique fondamentale par la libération totale des voix, qui s’individualisent, mutent en des formes les plus diverses - de la citation strictement diatonique aux lignes en quarts de tons en passant par le chromatisme généralisé - ayant parfois chacune leur propre source historique ou musicale (l’harmonie tonale, la mélodie populaire, l’atonalité...), sans jamais pour autant nier le fondement contrapuntique de la structure qui articule l’ensemble des voix et le subsume en une cohérence d’un degré supérieur, cohérence où se compose la forme authentique de l’œuvre et où est mis en jeu son sens réel. La musique de Charles Ives a le contrepoint comme principe et la liberté comme énergie. Musique transcendant la polyphonie traditionnelle mais profondément américaine et de son temps dans sa tension entre libéralisme et spiritualité et son intégration à la fois naïve et perspicace de la démocratie, musique politique tout autant qu’issue d’un esprit unique et visionnaire qui s’est forgé musicalement aussi bien dans l’écoute de la tradition de l’écriture polyphonique que dans celle des arts populaires, musique-monde (et donc nécessairement politique, et donc nécessairement une mise en jeu de la structure...), c’est une musique d’une richesse exceptionnelle dont on comprend bien qu’elle est extrêmement difficile à jouer. On ne tiendra pas rigueur à Lawrence Renes de céder au bruyant au lieu de s’évertuer à clarifier la texture et à donner du sens à cette œuvre - sens dont elle est remplie, dont elle déborde même -, mais à quand du Charles Ives en entier et joué avec sérieux dans nos salles ?

Samuel Barber, dont on fête cette année le centenaire de la naissance mais qui n’aura pas eu droit au centième de la publicité dédiée à Chopin, est un compositeur à l’art plus accessible que celui de Ives mais qui vaut mieux que le vague mépris dans lequel il est maintenu en France, principalement à cause du jugé trop facile et sentimental (et aimé du public, donc forcément douteux) Adagio for strings - rappelons au passage que cet adagio est un arrangement du deuxième mouvement du quatuor à cordes, et qu’il est bien mieux à sa place dans cette œuvre.
Knoxville, summer 1915 pour soprano et orchestre, n’est pas la meilleure œuvre de Barber, mais son style mélodieux et nostalgique, ponctuellement brusqué par quelques élancements modernistes, raffiné tout en étant d’une expressivité évidente, constitue une bonne représentation de l’écriture de Barber. Elle échappe, malgré l’appel de quelques éléments des musiques populaires américaines du débuts du XXème siècle, à un pur figuralisme, incarnant plutôt un paysage intérieur - celui de l’enfant qui narre le poème - construit non sur des évocations directes mais sur des impressions abstraites, sans contenu illustratif, convoquées par la narration poétique, et dans lesquelles le « grognement métallique » du tramway prend des allures menaçantes dans un bouillonnement des cordes et des vents et où la nuit n’est pas moins habitée de mélodies que les occupations du jour. L’Orchestre Philharmonique de Radio-France, plus léger que chez Ives, est ici plus détaillé et la direction saisit correctement les changements de climats mais ne réalise pas tout à fait la plénitude mélodique de l’œuvre : les phrasés manquent de finesse, voire de sentiment - on peut ici se le permettre sans risque de ridicule, prendre au sérieux la nostalgie naïve du texte est même recommandé -, et ne mettent pas suffisamment en valeur le sens de la mélodie de Barber. La voix de Sally Matthews est belle et la projection est impressionnante, mais l’interprète semble rester à distance de l’œuvre. Le texte essentiellement descriptif peut se satisfaire d’une telle modération expressive mais la prononciation de Matthews est des plus mauvaises et le récit inintelligible, ce qui coupe court à toute intention strictement narrative. C’est dommage, les moyens vocaux sont évidemment là.

Cette distance disparaît dans les « prélude et air d’Anne Trulove » tirés de The Rake’s Progress de Stravinsky. Dans ce rôle qu’elle connaît bien, son agilité vocale, la légèreté de la voix combinée à une remarquable projection, et une expressivité intense font merveilles, et soutenue par un orchestre raffiné, avec les beaux bois de l’OPRF qui peuvent enfin s’exprimer, elle donne le moment de la soirée le plus réussi sur le plan de l’exécution.

En deuxième partie de concert, l’une des œuvres les plus célèbres de John Adams, Harmonielehre, est aussi celle qui pose peut être tout son style à venir : quelque part entre le temps polyrythmique de Steve Reich, les paysages de désolation de Jean Sibelius et l’art du merveilleux sentimental de John Williams (plutôt que les références avouées à Mahler et Wagner), son minimalisme fondamental se déploie dans un apparat spectaculaire, d’une expressivité à la fois simpliste, quand elle lorgne vers une coloration émotionnelle proche d’une musique de film, et distanciée, par des procédés formels qui brisent par le ressassement et l’artifice volontaire, à l’exemple d’évolutions rythmiques volontairement balisées ou de répétitions harmoniques, la spontanéité du diatonisme et de l’harmonie tonale. Cette double-dimension est sans doute à la source de son succès : nous ne sommes ni dans un pompeux néo-romantique strict cédant systématiquement à une émotion immédiate et factice, ni dans un minimalisme d’avant-garde qui finirait radicalement dans la transe, évoquée comme un horizon, une tentation non-réalisée – y préférant l’orgie orchestrale - plutôt que véritablement présente en acte. Néanmoins, face à un matériau mélodique et harmonique faible, sans doute volontairement, nous ne pouvons nous empêcher de trouver que cette œuvre dans son bruit inutile finit par ressembler à une belle machine : par-delà l’automatisation fondamentale des procédés rythmiques et harmoniques, les sections fortissimo récurrentes qui en sont l’apex neutralisent le ressenti dans le geste mécanique et la stridence du volume plutôt qu’elles n’élèvent à l’enivrement du processus musical abstrait. On pourra du reste discuter longuement des traces de l’ « industrie du divertissement » à l’hollywoodienne – industrie étant ici à prendre dans un sens concret et non métaphorique – présentes dans cette œuvre et dans la musique de John Adams en général, jusque dans le recyclage, idéologique plutôt que réel, des grandes figures du passé (Schönberg, Wagner, Debussy, Sibelius).

Certes, l’interprétation de ce soir ne rend pas tout à fait le potentiel de l’œuvre. La direction de Lawrence Renes, sans démériter complètement, manque de nuance et de détail, surtout dans le troisième mouvement : les bois sont difficilement audibles en dehors de la flûte et les cordes sont trop imposantes sans être très précises dans leur articulation rythmique, mais c’est surtout dans la mise en valeur du bariolage des motifs à l’intérieur de la texture que la direction déçoit. La musique y perd une partie de son sel et, souvent réduite à ses grandes lignes mélodiques et à ses effets, paraît plus simpliste qu’elle ne l’est en réalité. On a également connu l’OPRF en meilleure forme : les cuivres notamment paraissent régulièrement mal à l’aise, se laissant aller à des approximations ou à des sons volumineux assez mal donnés, un peu vulgaires. On sait cet orchestre capable de plus de précision et de finesse.

Nous sommes sans doute un peu dur : l’exécution restait d’un niveau plus qu’appréciable - d’autant que l’orchestre n’est sans doute pas rodé à ces œuvres - et un tel programme sera toujours plus intéressant qu’un énième enfilage d’œuvres romantiques. Mais quand viendra la véritable reconnaissance en acte, par les concerts et la pratique des musiciens en dehors d’événements exceptionnels comme ces cycles (dont le succès est pourtant réel), des compositeurs américains ?

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- Paris
- Cité de la musique
- 26 mars 2010
- Charles Ives (1874-1954), THe Fourth of July (extrait de Holidays Symphony)
- Samuel Barber (1910-1981), Knoxville, Summer of 1915
- Igor Stravinsky (1882-1971), Prélude et air d’Anne Trulove (extraits de The Rake’s Progress)
- John Adams (né en 1947), Harmonielehre
- Sally Matthews, soprano
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Lawrence Renes, direction






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