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Damrau, Rohrer : ils ont tout pour eux, mais...

mercredi 25 mars 2009 par Vincent Haegele
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Diana Damrau
© Tanja Niemann

On aura peine à imaginer plus flagrante inadéquation entre la ligne de chant classicisante et épurée de Diana Damrau et le grand n’importe quoi d’un Cercle de l’Harmonie confondant manifestement Mozart avec Haendel et livrant une lecture sans âme, sans chair et sans souffle du répertoire classique. En revanche, si l’on considère que jouer faux sans une once de nuance et de vibrato est du dernier chic, alors crions au génie, c’est plus commode. D’autant que, c’est bien connu, dans le vide sidéral de l’espace, personne ne vous entendra crier...

En quelque sorte, nous voici obligé de traiter de deux concerts en un : celui de Diana Damrau, dont on parle beaucoup en ce temps (y compris en ces lieux) et celui du Cercle de l’Harmonie, dirigé par Jérémie Rohrer (que nous connaissions avant tout comme un excellent compositeur). Deux concerts tenus simultanément sur la même scène, par des musiciens qui manifestement se connaissent mais qui n’ont, de toute évidence, jamais cherché à jouer ensemble et dont les visions s’opposent en tout point. Et si Diana Damrau semble vouloir marcher dans les traces des grandes héroïnes mozartiennes (en les imitant toutes), le Cercle de l’Harmonie, quant à lui, semble avant tout vouloir (mais il semble, cela s’arrête là) bousculer les traditions en ne parvenant qu’à soulever quelques grains de poussières oubliés par la bonne sur le tapis. Dire que ce concert était mauvais serait injuste pour Diana Damrau, mais voilà, c’était un (très) mauvais concert.

Commençons par la tâche désagréable, celle de relater la prestation de l’orchestre : depuis la justesse catastrophique de l’ensemble en passant par des hautbois à réveiller les rhumatismes, l’acidité corrosive des violons (des mi à vide de cet acabit, joués avec insistance, tiennent du supplice de la goutte d’eau), et jusqu’aux attaques de cors dignes d’un Tarzan en rut après la saison des pluies, rien ne nous aura été épargné. Et rien n’aura été sauvé. Expressivité ? Sens de la nuance ? Dynamiques (un forzato dans une partition de Mozart n’est pas un sforzando !) ? Le Cercle de l’Harmonie parvient tout juste à dépasser le mezzo forte dans les points culminants, créant même la très inédite nuance de mezzo fortissimo (mff) : mais de forte, point à l’horizon. Évidemment, on ne vibre pas, puisque Mozart prescrivait précisément le contraire [1] ! Et puis, si cela sonne faux, c’est bien parce que ce sont des instruments d’époque ! On évitera de continuer un catalogue qui ne ferait qu’ajouter à la tristesse de ce constat : nous n’étions pas venus au TCE dans ce but. Tout au plus ajouterons-nous que l’année dernière, en ces mêmes lieux, Riccardo Muti et les musiciens du National avaient donné une vision du même répertoire, d’une précision, d’une intelligence et d’un charme indiscutable. Prétendre que l’interprétation de Muti représente le passé au regard de ce que nous avons entendu ce dernier soir donne de l’avenir un aperçu terrifiant.

La prestation de Diana Damrau, fort heureusement est à l’image de sa belle carrière, c’est-à-dire honnête et solide et non sans raffinement. On reconnaîtra cependant que quelques rôles, comme ceux de Konstanz, Aspasia, Donna Anna, dont elle donne, pour cette dernière, une vision toute en douceur et introspection (on pourra parler de résignation), à cent lieux des habituels lieux communs de la furie névrosée frigide réclamant vengeance à tout instant, lui conviennent bien mieux que d’autres. L’air « Traurigkeit » de L’Enlèvement au sérail, est du même acabit, d’une grande patience et réservant quelques surprises au niveau de l’intonation. Enfin, Aspasia, héroïne de Mitridate reste la meilleure composition à ce jour (au disque comme à la scène) de la chanteuse. Peut-être également parce que c’est à cet instant que l’accompagnement de l’orchestre ressemble enfin à quelque chose. Les attaques vocales sont prononcées, la diction parfaite et les aigus bien maîtrisés. Il est difficile de rendre plus intéressant cet air d’opera seria du premier Mozart que ne le fait la cantatrice. En revanche, il n’est pas certain que sa Zerline, ni sa Reine de la Nuit puissent convaincre à très long terme : dans la première, Diana Damrau peine à trouver le fil très arachnéen de l’air « Batti, batti o bel Masetto » et reste d’une grande passivité à l’égard du violoncelle solo. Enfin, dans le cas de la Reine de la Nuit, les extrêmes aigus pêchent franchement et le personnage ne semble à aucun moment être celui d’une mère éplorée.
Si l’on ne tient compte que de ce dernier paragraphe, on aura été au final plus que satisfait d’avoir découvert une cantatrice capable de se tailler un territoire dans un répertoire qui compte nombre de géants que d’aucuns désignent comme indépassables. On salue le courage de cette jeune cantatrice qui ose emprunter tant à la grande tradition qu’aux expérimentations actuelles, quand bien même celles-ci mènent droit dans le mur. Avec sa bonne humeur communicative, son plaisir évident de chanter, Diana Damrau devrait poursuivre une carrière en constante progression.

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 21 mars 2009.
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sérénade « Haffner », KV 250 ;
« Ach ich liebte », air de Konstanze (L’Enlèvement au Sérail, KV 384) ;
« Senti l’eco ove sospiri », air de Rosina (La Finta Semplice, KV 51) ;
« Batti, batti o bel Masetto », air de Zerlina (Don Giovanni, KV527) ;
« Crudele...non mi dir », air de Donna Anna (Don Giovanni, KV 527) ;
« Al destin », air d’Aspasia (Mitridate, Re di Ponto, KV 87) ;
Ouverture de Thamos, König in Ägypten, KV 345 ;
« Traurigkeit », air de Konstanze (L’Enlèvement au Sérail, KV 384) ;
Symphonie n° 29 en la majeur, KV 201 ;
« O zittre nicht », air de la Reine de la Nuit (La Flûte enchantée, KV620) ;
- Diana Damrau, soprano.
- Cercle de l’Harmonie
- Jérémie Rohrer, direction.

[1Mozart et bien sûr son père Leopold, lequel écrivait en 1756 qu’il fallait vibrer là où la Nature le commandait. Extrait cité par Nikolaus Harnoncourt dans Baroque Music Today : Music as Speech. Amadeus Press, 1995, p. 75. Nos remerciements à Laurent Marty de nous avoir retrouvé cette référence






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