ClassiqueInfo.com




D’un monde à l’autre

lundi 16 août 2010 par Thomas Rigail
JPEG - 48.5 ko
Maja Bogdanovic
DR

Musique de chambre et récital de piano, répertoire romantique et du XXème siècle, le Festival de Montpellier continue de dérouler la richesse de sa programmation avec ces deux concerts, le premier permettant de retrouver la violoncelliste Maja Bogdanovic accompagnée de Maria Belooussova et le deuxième la déroutante pianiste Plamena Mangova.

La violoncelliste Maja Bogdanovic et la pianiste Maria Belooussova ont choisi un programme consacré aux compositeurs d’Europe centrale au premier vingtième siècle. Le délicat Pohádka (conte de fée) de Leoš Janáček (1910) ouvre le concert : un piano maniéré, qui abuse du rubato et appuie un peu trop ses gestes, est compensé par un violoncelle élégant, raffiné dans son chant et mesurant sa présence (les pizz du premier mouvement). Le duo laisse l’impression d’une version échevelée, un peu disparate, manquant de la simplicité demandée par cette partition, mais d’une certaine élégance, avant de proposer l’intrus, autant par le style que par les dimensions, du programme, la sonate pour violoncelle et piano Op.40 de Chostakovitch. Si le duo offre deux allegro vifs et percutants, sans lourdeur, évitant un piano abrasif qui étoufferait le caractère et les effets du violoncelle (des glissandi d’harmoniques bien sonores dans le deuxième mouvement), et un premier mouvement bien tenu dans un registre allégé qui laisse s’exprimer un violoncelle bien chantant en dépit d’un deuxième thème inégal, aux phrasés trop décomposés, la lecture d’ensemble, qui lisse les aspérités de la partition et évite toute dureté, ne permet pas de révéler la tension intérieure de l’œuvre et reste à distance de la richesse de son propos, livrant une vision techniquement précise mais superficielle, étouffant le caractère tourmenté de l’œuvre dans une politesse de ton inadéquate et bien trop univoque. C’est le troisième mouvement qui en pâtît le plus, un violoncelle lyrique à défaut de se concentrer dans l’intensité du geste étant handicapé par un accompagnement de piano (en particulier les parties sur pédales de notes régulières) qui peine à sortir de la platitude et à trouver une véritable couleur.

JPEG - 57.6 ko
Maria Beloousova
DR

Les six danses populaires roumaines de Bartok (dans l’arrangement pour violoncelle et piano de Janos Starker), de ton plus léger, sont bien mieux réussies : porté par un violoncelle sûr de sa sonorité (le jeu aigu de « Pe loc »), le duo insuffle suffisamment d’énergie rythmique et de fraîcheur de ton pour livrer leur meilleure interprétation du concert. Fraîcheur que n’a pas la pièce pour violoncelle seul de la compositrice serbe Ana Sokolovic, Vez, proposée en guise d’incartade dans le registre contemporain : brusque, peu intelligible sur le plan de la forme, timide dans son exploration de l’instrument, pauvre dans ses choix mélodiques, elle camoufle son peu d’intérêt dans une intensité extériorisée et factice (utilisation d’ostinatos sur cordes à vide, double cordes, contrastes dramatiques) qui s’évanouit au fur et à mesure de sa progression pour ne laisser qu’une matière musical décharnée. Le jeu de Maja Bogdanovic, précis et investi, n’est pas ici en cause.

C’est le compatriote de Janáček Bohuslav Martinů qui conclut le concert avec les variations sur un thème de Rossini, une pièce qui détourne avec beaucoup d’humour une virtuosité excessive et ostentatoire et un matériau mélodique trivial pour un résultat en forme de facétie, aussi amusante qu’exigeante pour les instrumentistes. Affabilité capricieuse du violoncelle, ponctuation attentive du piano, Maja Beogdanovic et Maria Belooussova donnent tout son charme à cette œuvre au fort caractère.

Plus tard dans la journée, Plamena Mangova offre un programme axé sur le piano romantique. Ce qui frappe en premier lieu chez la pianiste bulgare, c’est le timbre de son piano : plein et remarquablement sonore, il ne perd pour autant jamais sa franchise et son soyeux, autant dans des forte lumineux, jamais frappés ni détimbrés, que dans des piano d’une grande égalité, grâce à une technique extrêmement assurée qui pose, avant toute question de musicalité ou de caractère, un son.

Ce son est combiné à une perception du piano qui tend à éliminer le superflu : dans la Ballade n°1 de Chopin, elle réfute toute tentation de plaquage artificiel des sentiments sur la musique, concentrant son piano sur un chant équilibré, s’attachant à faire sonner la ligne avec simplicité, et sur une technique qui permet de conserver à tout moment une continuité des traits et une égalité de son exemplaires. A l’opposé de l’exposition mélodique tendant à la mesure, les passages virtuoses, puissants et virils, sont nettement accélérés, parfois brusquement (mes. 44, siempre più mosso, ou mes. 33, pourtant dans un ritenuto), et propices à laisser s’exprimer une technique superlative qui fait resplendir les octaves (mes. 105) et les traits rapides dans une fluidité du geste toujours maintenue : cette conception un peu binaire, anti-narrative et pouvant relever autant de la franchise de ton que de limites dans la conception globale, donne un résultat hésitant, parfois à la limite de la virtuosité gratuite, parfois aussi proche d’un certaines maniérisme dans quelques phrasés appuyés qui ne tombent pourtant jamais dans la réflexion sentimentaliste, mais réalise sur la durée de la pièce une forme d’aplomb qui confine parfois au retrait expressif. Il y a là un paradoxe : du point de vue sonore, Plamena Mangova évite toute abdication à des schémas préconçus, produisant un résultat extérieur qui apparaît toujours autoritaire mais également parfois froid, mais l’investissement de la forme, les choix d’articulation du phrasé et des tempos, l’intériorisation de la partition en somme, sont marqués par une ingénuité émotionnelle, une naïveté dans l’approche du contenu de l’œuvre. Le résultat ne tombe pas par la qualité de la technique dans le sentimentalisme trop souvent entendu dans cette musique, mais n’évite pas pour autant, par-delà l’apparence de domination du contenu, une absence de recul dans le regard sur le caractère des œuvres ou des séquences : il y a là peut être autant de subordination à la facilité que d’innocence. Il manque sans doute, pour pleinement convaincre par delà la remarquable plénitude sonore, un degré supérieur dans la hauteur de vue qui permettrait de concentrer l’autorité indéniable du geste dans une conception plus globalisante de l’œuvre et éviterait de laisser poindre l’arbitraire des choix dans l’instant musical.

JPEG - 36.1 ko
Plamena Mangova
DR

Le nocturne en ut mineur de Chopin qui sera donné en bis est particulièrement symptomatique : d’une lenteur propre à l’épanchement, aux phrasés raffinés à l’extrême dans leur souffle et dans leurs larmes, il est d’une naïveté confondante qui serait ridicule si la réalisation n’était pas d’une rigueur exemplaire, quasi-parfaite, chaque note étant calculée et articulée à des phrases d’une remarquable souplesse. Le jeu de Mangova est à la fois autoritaire et sentimental : voilà qui n’est pas courant.

Après Chopin, l’Alborada del gracioso de Ravel, sans doute moins adapté aux doigts de Mangova, est incertain : ne cherchant pas la pièce de caractère, demeurant dans ce jeu rectiligne, elle en fait ressortir les côtés vains, côtés que sa technique ne compense pas.
A l’opposé, avec trois lieder de Schubert en transcriptions, il apparaît que la musique de Liszt est l’univers privilégié de Mangova. Il y aura là peu à dire tant le paradoxe déjà noté, ce mélange de puissance et de sensibilité ingénue, prend ici tout son sens : Die Stadt de Schwanengesang est confondant de présence sonore et de noblesse ; Atlas, du même recueil, est d’une clarté de piano et d’une autorité absolues ; et le piano de Mangova chante comme une voix dans Die Nebensonnen tiré de Winterreise, sans rien abandonner de la cohérence de l’accompagnement (quels présence des tremolos graves !). Dans la même lignée, le sonnet 123 de Pétraque montre que là où son jeu peut paraître malaisé dans Chopin, il réalise avec équilibre et éclat la poésie de Liszt : la délicatesse sans afféterie du chant, la clarté du piano dans les moments les plus denses (mes.31-41), les traits rapides dolcemente, sont d’une simplicité expressive dénuée de mièvrerie et d’une maîtrise du piano parfaitement adaptés à la partition.

La Mephisto valse n°1 est un peu moins convaincante en raison d’une certaine rigidité dans la gestion de la forme (retours thématiques peu variés, transitions manquant de fluidité) mais le geste reste d’une grande assurance, se reposant, plutôt que sur une virtuosité excessive ou une poésie appliquée, sur la limpidité du piano et le rayonnement du son pour générer l’intensité expressive. Chasse neige des Etudes d’exécution transcendante donnée en bis souffre des mêmes qualités et des mêmes défauts : autoritaire mais sans excès, d’une belle clarté, elle ne parvient néanmoins pas à l’épanouissement nécessaire dans sa seconde moitié, la faute à une gestion de la tension de la forme globale trop dirigiste et pas assez univoque, qui impose à chaque instant le geste au risque de passer à côté des nuances dans la virtuosité.

Le programme de Mangova se terminait sur une pièce plus rare, les Danzas argentinas d’Alberto Ginastera. Dans la mélancolique « Danza de la moza donosa », Mangova tend à appuyer le rubato, mais les deux autres danses sont d’une belle force d’accentuation sans que le timbre ne sonne jamais frappé. Elles sont représentatives d’une pianiste originale autant dans ses forces que dans ses faiblesses, au jeu parfaitement adapté au monde sonore de Franz Liszt mais plus ambivalent dans les autres répertoires.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Montpellier
- Salle Pasteur, Le Corum
- 28 juillet 2010
- Leos Janacek : Pohadka
- Dimitri Chostakovitch : sonate pour violoncelle et piano op.40
- Béla Bartok : Six danses populaires roumaines SZ 56
- Ana Sokolovic (née en 1968) : Vez pour violoncelle seul
- Bohuslav Martinu : variations sur un thème de Rossini H 290
- Maja Bogdanovic, violoncelle
- Maria Belooussova, piano

- Frédéric Chopin : étude en ut dièse mineur op.25 n°7, Ballade n°1 op.23
- Maurice Ravel : Alborada del gracioso
- Franz Liszt : Die Stadt, Die Nebensonnen, Atlas, Sonnet 123 de Pétrarque, Méphisto valse n°1
- Alberto Ginastera : dnazas argentinas op.2
- Plamena Mangova, piano






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 828956

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License