ClassiqueInfo.com




Crimes et… chatouillements !

vendredi 18 juin 2010 par Pierre Philippe
JPEG - 26.4 ko
Ann Murray
DR

A l’occasion de l’exposition Crime et Châtiment qui se tient actuellement au Musée d’Orsay, l’auditorium propose une série de concerts. Ce soir, c’était tout l’esprit anglais qui détournait le titre de l’exposition pour nous offrir des crimes et des chatouillements. Car si certaines pièces ici proposées sont très sombres, beaucoup sont plutôt corrosives et comiques ! Le trio qui nous proposait ce programme était parmi ce qui se fait de mieux dans la mélodie de tous pays : Felicity Lott, Ann Murray et Graham Johnson. Ces trois là ont proposé aux heureux présents une soirée pleine de délicatesse, de passion du chant et de bonheur partagé.

A la lecture du programme, contenant de grands textes introductifs de Graham Johnson, on découvre le sens de l’humour du pianiste et quand on a déjà vu les deux chanteuses ensembles, on ne doute pas que la préparation s’est sûrement accompagnée de bien des éclats de rires ! Il faut dire que ces trois-là se connaissent bien, ayant déjà maintes fois collaboré pour des enregistrements de mélodies et des concerts. Ce soir, solo et duos vont alterner, toujours accompagnés par ce grand pianiste. Sa participation sera toujours discrète, mais très présente (ce qui fait tout le prix des bons accompagnateurs) : il sait parfaitement accompagner, sans pour autant devenir terne et fade. Le piano a toujours sa place, mais justement dosée et parfaitement interprétée. Les notes voltigent dans Tournoiement de Saint-Saëns, alors qu’elles sont lourdes et noires dans Der Soldat. Un grand accompagnateur donc, et modeste, ne se mettant que très rarement en avant lors des saluts, laissant à ces dames tous les honneurs.

Et il faut avouer qu’elles les méritent. Anglaise et Irlandaise, les deux cantatrices ont un style propre, mais une même vision des choses et une même façon d’interpréter les œuvres. Les deux voix sont très disciplinées, se pliant à la moindre inflexion pour donner plus de poids à un mot, et ce quelle que soit la langue (allemand, anglais ou français). A cela s’ajoute une manière de jouer sur scène irrésistible : chacune semble avoir beaucoup d’humour et un grand recul sur ce statut de star auquel elles peuvent sans soucis prétendre. Elles chantent en y prenant plaisir : plaisir d’interpréter, de s’amuser seules ou à deux, montrant une grande complicité. Et c’est cette ambiance décontractée et chaleureuse qui fait le prix de ce genre de récital.

JPEG - 48.7 ko
Felicity Lott
DR

La première partie s’ouvre sur deux Lieder de Schumann : Felicity Lott est dès à présent quelque peu espiègle dans cette invitation au vol, alors qu’Ann Murray trouve des accents maternels très forts pour rendre cet espoir en un avenir brillant de son fils. Les deux chanteuses se rejoignent sur un duo poignant narrant la perte d’une jeune fille devant les yeux de son jeune frère essayant de la ramener chez elle. La jeune fille de Felicity Lott passe de la légèreté à la mort avec fluidité pendant que le garçon d’Ann Murray voit sa crainte et son désespoir grandir au fur et à mesure des couplets. Le dialogue entre la mère et la fille qui suit est tout aussi bien interprété, créant de véritables personnages. Pour clore cette partie, deux berceuses laissent à chacune de ces dames la possibilité d’exprimer sa veine comique.

De même que la première partie, la partie suivante, intitulée « L’amour à vendre » est fort bien construite, proposant à la fois des mélodies graves et d’autres plus joyeuses. Mise à part la deuxième mélodie de Cole Porter (Two Little Babes in the Wood), les trois autres montrent des portraits de femmes non point forcées, mais plutôt résolues par la force des choses à en venir à la prostitution. La dernière enfin est un hymne à la vie. Là encore vocalement nous sommes royalement servis, les deux conteuses étant particulièrement douées pour créer une atmosphère sur un mot ou une phrase, créant l’émotion dans leur duo sur la mélodie de Britten ou déclenchant force rires au sujet des deux petites filles.

Après la pause, les Châtiments sont beaucoup plus sombres, avec les versions si différentes de Fauré et de Hahn adaptées du même poème Prison de Verlaine. Fauré créant un personnage avide de cette liberté dont il est privé alors que Hahn crée ces visions de l’extérieur comme une échappatoire. Avec Der Soldat, Ann Murray va peut-être créer la plus grande sensation dramatique de la soirée, nous comptant cette histoire avec une grande pudeur et une profonde émotion.

Avec « Drogues et homicides », on retrouve un répertoire plus léger malgré le titre… Dans Tournoiement de Saint-Saëns, Felicity Lott met en valeur le texte par une diction exemplaire et est magnifiquement accompagnée par Graham Johnson dans cette partition fort complexe. Mais ce sont les deux dernières mélodies qui retiennent l’attention, narrant les meurtres accomplis par deux jeunes femmes avec un humour britannique décapant. Triomphe bien sûr pour les deux chanteuses, jouant parfaitement des spécificités de leurs mélodies pour jouer les conteuses.

Pour en finir avec le programme, Ann Murray et Felicity Lott se répartissent les cinq mélodies d’un cycle de cinq poèmes où sont exposées les fins malheureuses de quatre jeunes enfants désobéissants, mais aussi la belle vie de celui qui aura su obéir. La verve comique est encore de rigueur et la fin du concert approchant, les deux chanteuses semblent encore plus extraverties qu’au commencement. Du coup chaque fable morale déclenche les rires du public malgré les malheurs de ces pauvres enfants !

Suite au grand triomphe rencontré, deux bis sont proposés, des mélodies de Cole Porter parfaitement dans le thème de la soirée nous permettant d’entendre encore de beaux duos mariant avec bonheur ces deux belles chanteuses.

Quelques mots sur les voix de ces deux dames tout de même… Parfaitement maîtrisées et connues, elles n’ont que très peu souffert de l’usure. C’est à peine si on entend quelques petits accrocs chez l’une ou un aigu manquant de rondeur chez l’autre. Les deux instruments sont clairs et nets, permettant une belle diction et beaucoup d’émotion. Ce sont deux grandes spécialistes du répertoire qui sont ici rassemblées, au grand bonheur de tous (et visiblement d’elles aussi !).

C’est donc sur un triomphe mérité que toute la salle va quitter ce concert conçu avec goût et chanté avec le talent qu’on peut connaître aux trois grands musiciens qui y ont participé : sincérité, musicalité et style. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’être dans la salle, le concert sera disponible en vidéo sur le site Arte Live Web pendant six mois à partir du 14 juin, et sera diffusé sur France-Musique le 25 juin à 10h30.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Auditorium du Musée d’Orsay
- 10 juin 2010
- Cauchemar de berceuses : Robert Schumann (1810-1856), Hochländisches Wiegenlied, op. 25/14 ; Muttertraum, op. 40/2 – Johannes Brahms (1833-1897), Schwesterlein, op. 33/15 ; Walpurgisnacht, op.75/4 – Benjamin Britten (1930-1976), A Charm, op.41/4 – Francis Poulenc (1899-1963), Berceuse
- L’amour à vendre – Francis Poulenc, Allons plus vite ! – Cole Porter (1891-1964), Love for Sale ; Two littles Babes in the Wood – Samuel Barber (1910-1981), Promiscuity – Benjamin Britten, Underneath the Abject Willow
- Châtiment – Gabriel Fauré (1845-1924), Prison – Reynaldo Hahn (1874-1947), D’une Prison – Robert Schumann, Der Soldat, Op. 40/2
- Drogues et homicides – Camille Saint-Saëns (1835-1921), Tournoiement, op. 26/6 – Tom Lehrer (1928), The Old Dope Peddler ; The Irish Ballad – Richard Rodgers (1902-1979), To Keep my Love Alive
- Lisa Lehmann (1862-1918), Four Cautionary Tales and a Moral
- Felicity Lott, soprano
- Ann Murray, mezzo-soprano
- Graham Johnson, piano






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 837203

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License