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Concert d’ouverture de Lille piano(s) festival : petites surprises et grosse perplexité

vendredi 8 juillet 2011 par Anna Svenbro

Il est des concerts d’ouverture auxquels on s’apprête à assister avec un enthousiasme débordant, au vu tant de la composition du programme que des interprètes à l’affiche. Le concert d’ouverture de l’édition 2011 de Lille piano(s) festival, consacrée à Franz Liszt à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, était de ceux-là. Il est des concerts dont on sort tout à fait perplexe, voire légèrement dépité, du fait de ce que l’on a entendu, essayant de déceler point par point et de reconstituer ce qui a pu surprendre, et ce qui a pu décevoir, en se posant la question « mais que s’est-il donc passé ? » Ce concert d’ouverture fait également partie de cette catégorie.

Sur le papier, le programme avait de quoi mettre l’eau à la bouche par sa qualité, son originalité, voire son audace. Il était en effet constitué en première partie de la transcription pour piano par Liszt de la Cinquième Symphonie de Beethoven. Ce n’est que fort récemment que l’immense travail de transcripteur de Franz Liszt a été, sinon redécouvert, du moins remis au goût du jour. Véritables traductions musicales, à l’image des traductions littéraires d’une langue à l’autre, les transcriptions lisztiennes sont capitales dans l’histoire de la musique du XIXème siècle : qu’il s’agisse des transcriptions « restitutives » (dont font partie celles des Symphonies de Beethoven) ou des paraphrases, elles ont fait évoluer l’écriture pianistique de Liszt, et rétroactivement, son langage orchestral ainsi que celui des compositeurs qui se sont intéressés à son œuvre et s’en sont nourris.

Quoi de plus audacieux, ensuite, que de placer en première partie d’un concert avec orchestre une œuvre symphonique… transcrite pour piano seul, déplaçant en seconde partie de concert l’œuvre concertante traditionnellement jouée en première partie ! Et quelle œuvre concertante ! En effet, le Deuxième Concerto n’est pas l’œuvre la moins originale ni la moins en dehors des conventions du genre dans le répertoire concertant. Dans cette pièce, Liszt semble dire adieu à l’esthétique de confrontation traditionnelle propre au concerto pour revenir, à sa manière, à l’idée de concertare, de dialogue ininterrompu entre le piano et l’orchestre, dans une œuvre composée de six sections et pourtant d’un seul tenant.

Quant aux interprètes, l’affiche était tout à fait prometteuse. Giovanni Bellucci d’abord, familier de l’œuvre beethovénienne comme de celle du Kapellmeister de Weimar, familier des transcriptions pour piano en général, ayant par ailleurs gravé pour Wea la transcription entendue ce soir-là. François-Frédéric Guy est lui aussi tout à fait familier de ces univers familiaux. Avec l’Orchestre national de Lille, réputé pour le caractère analytique de ses interprétations sous la baguette de Jean-Claude Casadesus, tous les ingrédients étaient réunis pour faire de ce concert d’ouverture une très belle réussite.

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Giovanni Bellucci
Ugo Ponte © ONL

Mais la même question revient toujours, que ce soit à la sortie du concert ou quelques temps plus tard : « mais que s’est-il passé » ? Dans la transcription lisztienne de la Symphonie n°5 de Beethoven et la lecture qu’en a livrée Giovanni Bellucci. Cette transcription n’est certes pas la plus « pianistique » que Liszt ait composée, certains passages étant même, chose pourtant assez rare chez Liszt, tout à fait antinaturels par rapport à la physiologie de la main. On s’attendait à ce que l’interprétation de Bellucci tienne tout à fait la route, par rapport à ce que l’on avait pu entendre par ailleurs sur le disque.

Or, le pianiste, au lieu de construire son interprétation par une série de partis-pris, que ceux-ci soient contestables ou non, choisit… de ne pas choisir et part tous azimuts. Est-ce une symphonie de Beethoven restituée pour le piano par Liszt ? Ou bien une version composée par Liszt d’une symphonie de Beethoven ? Bellucci ne prend pas parti, et c’est là que le bât blesse. Malgré une technique digitale tout à fait au rendez-vous, le pianiste ne prend pas de tempi cohérents, fait des rubatos beaucoup trop appuyés et beaucoup trop fréquents, sans qu’ils ne se justifient ni dans la partition originale de Beethoven, ni dans la transcription lisztienne. Le jeu de pédale est tout à fait brouillon et nuit à la hiérarchisation des plans sonores, ce qui est pour le moins gênant lorsque l’on a affaire à la transcription d’une œuvre orchestrale (et quelle œuvre…). Bellucci se montre même confus dans la coda du finale. Mais le motif de perplexité et de reproche majeur sur son interprétation ce soir-là est le suivant : Giovanni Bellucci n’a pas donné de vision cohérente de la transcription de la symphonie au niveau formel, et on se retrouve devant une succession plus ou moins déroutante d’épisodes, le travail motivique ayant été relégué au second plan. L’écriture beethovénienne s’efface complètement, sans pour autant laisser émerger l’écriture lisztienne. Stylistiquement, plusieurs choses déconcertent, et, en premier lieu, l’impossibilité une fois encore de l’interprète de choisir, cette fois-ci entre style beethovénien et lisztien. En fin de compte, on se retrouve avec une sorte de moyen terme, en ayant la curieuse impression que l’interprète veut nous faire prendre cette transcription pour l’une des dernières sonates pour piano que... Schubert n’a pas écrites ! Il est très difficile de garder à l’esprit l’intitulé initial du programme : Liszt transcrivant Beethoven. Pour résumer, l’absence de choix interprétatif clair nuit à la conduite du discours musical, en plus de déconcerter complètement l’auditeur.

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Jean-Claude Casadesus ; François-Frédéric Guy
Ugo Ponte © ONL

La seconde partie du concert, quant à elle, réservait son lot de surprises, bonnes ou mauvaises. Après la déconvenue de la première partie, la bonne surprise est venue de François-Frédéric Guy, qui donne une interprétation extrêmement subtile du Concerto pour piano n°2. Son jeu sans esbroufe déploie une vaste palette de dynamiques, et sait garder la tête froide en toutes circonstances… ou presque. Car si le pianiste se tire avec brio de ce concerto, offrant un jeu tout en délicatesse tout court, il semble en revanche en délicatesse… avec l’instrument et l’orchestre présents dans la salle ce soir-là. Le piano avait à l’évidence un problème : une zone entière entre le médium et l’aigu était désaccordée. [1] Quant à l’orchestre, il n’était pas à l’évidence en grande forme. Or le Second Concerto, où, on l’a dit, Liszt renouvelle le langage concertant, n’est pas un concerto aux cadres fixes pour l’orchestre comme ils pourraient l’être dans un concerto de Chopin. Il est au contraire plutôt redoutable à diriger. On se réjouissait par avance de la lecture dynamique et analytique qu’aurait pu donner cet orchestre sous la baguette de Jean-Claude Casadesus, et pourtant, cette direction est malheureusement poussive, avec quelques problèmes de justesse, dans les vents surtout, au début du concerto, et quelques problèmes de mise en place, de décalages, qui en viennent, à de brefs moments, à déconcentrer le soliste. Il nous a donc semblé que nous avons assisté à un moment de passage à vide, de grosse fatigue, ce soir-là, pour l’Orchestre national de Lille. Impression de méforme d’un soir qui s’est confirmée par la suite, l’orchestre s’étant repris en main et le concert de clôture deux jours plus tard ayant été d’une toute autre tenue.

On sort donc de ce concert d’ouverture plongé dans un état de parfaite perplexité, et les multiples tentatives d’analyse postérieures, à froid, n’ont pas réussi à éluder le ressenti initial, formulé sous forme d’une question récurrente : « mais que s’est-il donc passé ? »

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- Lille
- Nouveau Siècle
- 17 juin 2011
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Symphonie n°5 en ut mineur, transcription pour piano seul de Liszt.
- Franz Liszt (1811-1186), Concerto pour piano n°2 en La majeur S125.
- Giovanni Bellucci, ; François-Frédéric Guy, piano
- Orchestre national de Lille
- Jean-Claude Casadesus, direction

[1Le problème a d’ailleurs été résolu par la suite.






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