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Complicité et émotions : quand Patrizia et Leo se rencontrent…

samedi 22 septembre 2012 par Pierre Philippe
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Patrizia Ciofi
© Borghese

En ce début de saison, dans le cadre des concerts Les Grandes Voix Céleste Productions, la venue de deux stars de l’opéra italien était un moment très attendu par bon nombre d’amateurs lyriques. Il faut dire que Patrizia Ciofi et Leo Nucci se font rares depuis quelques années à Paris et que le programme illustre les plus grands rôles des deux chanteurs : Lucia di Lammermoor, Rigoletto et La Traviata. L’affiche avait de quoi faire rêver et le public est venu nombreux pour fêter les deux chanteurs par de nombreuses ovations et un triomphe complet.

Dans ce genre de soirées, l’orchestre a toujours quelques morceaux bien à lui, lui permettant de se mettre en avant et de laisser les chanteurs se reposer un peu. Ici, l’ouverture de Luisa Miller pose les bases de ce que sera la soirée : un orchestre assez dynamique et vif, avec de beaux solos... mais aussi un niveau sonore assez élevé, voire même trop. Ce ne sont pas seulement les tutti, mais l’ensemble des instrumentistes qui semblent jouer trop fort : les solos de violoncelle ou de bois luttent pour prendre le dessus sur les chanteurs, oubliant leur rôle d’accompagnement. Le chef ne se souvient-il donc pas qu’il se trouve sur scène et non dans la fosse ? Au final, il fallait parfois tendre l’oreille pour distinguer les voix au milieu de cette tempête orchestrale. Les deux préludes de La Traviata montreront bien que les nuances sont là (avec de beaux pupitres de cordes malgré quelques petits ratés isolés), mais toujours avec ce niveau sonore trop élevé. Malgré ce problème, le chef conserve une belle attention aux chanteurs et se règle sur leur chant alors qu’ils sont dos à dos : lui face à l’orchestre et eux chantant et jouant sur le devant de la scène.

Pour entrer dans le vif du sujet, Patrizia Ciofi nous propose l’air d’entrée de Lucia di Lammermoor. Dès les premières notes chantées, on peut profiter du timbre et de la musicalité de la soprano italienne. En revanche, la projection parait limitée et les aigus voilés. Petit à petit, la voix se libère et la chanteuse nous montre la Lucia qu’elle est sur les plus grandes scènes du monde : technique assurée, superbes nuances... les différentes parties de l’air sont parfaitement maîtrisées et vécues. Seul le suraigu final sera abrégé et malaisé, comme le seront les suraigus qui suivront... Avec la tension d’un début de récital, prendre un tel air pour faire ses premières armes n’était peut-être pas la meilleure des idées car la soprano reste prudente et sur la réserve… surtout si on compare à ce qu’elle aura proposé dans le reste de la soirée.

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Leo Nucci
DR

Après un beau prélude, c’est Leo Nucci qui arrive sur scène pour faire vivre ce qui restera sûrement comme le rôle qu’il a le plus marqué : Rigoletto. Dès les premières notes, l’effet est sidérant : une projection insolente, un timbre miraculeusement conservé après 45 ans de carrière, une tenue de souffle parfaite... le tout à 70 ans et une carrière bien remplie ! Les seules traces du temps qui passe seront le vibrato qui se montre dans les aigus et un brillant qui n’apparait que trop rarement. Mais ces défauts minimes ne sont rien dans le rôle de Rigoletto qui semble tellement lui coller à la peau. Chaque attitude scénique ou vocale est sculptée et révélatrice : le personnage prend vie sans avoir besoin de costume ou de décors. Rien que la posture légèrement voutée montre à quel point théâtre et chant sont intimement mêlés pour ce rôle. L’arrivée de Patrizia Ciofi en Gilda continue de stimuler notre baryton qui semble ne plus penser et véritablement jouer comme s’il était dans une production scénique, délivrant un duo plein d’amour paternel. Et plus que deux chanteurs en récital, c’est véritablement une complicité musicale qui les lie, malgré une différence d’appréhension du chant. Moment de grâce ensuite pour l’air de Gilda dans lequel Patrizia Ciofi semble avoir totalement conquis sa liberté avec un superbe phrasé et une délicatesse rêveuse. Pour suivre, le contraste est saisissant avec la violence et la déchirure qui traverse Nucci pour le fameux air aux courtisans : père aux abois, violence refoulée... c’est une immense composition qui s’enchaîne sur le duo qui doit clore l’acte et la première partie, sorte de feu d’artifice d’émotions et de chant ponctué par la strette de la vengeance qui soulève le public : l’enthousiasme des chanteurs semble être contagieux !

La deuxième partie est consacrée à La Traviata et va hisser ce récital sur des hauteurs rares pour ce genre d’exercice. Dès le premier grand air de Violetta, Patrizia Ciofi montre son adéquation au rôle, du point de vue technique bien sûr, mais surtout émotionnel. Avec sa sensibilité à fleur de peau, la soprano campe une jeune femme fragile et douloureuse, en proie au doute. Lucia montrait une belle technique mais un investissement limité (en raison sûrement aussi d’un drame moins prenant chez Donizetti), Gilda commençait déjà à développer la tragédie mais là, le rôle donne toute la mesure du talent et de l’intelligence de la chanteuse. L’air de Germont qui suit montre un Nucci un peu moins à sa place que dans Rigoletto. Le rôle demande une voix pleine de morgue et de noblesse, alors que nous avons ici une violence qui ne convient pas tout à fait au personnage. Mais le chanteur reste très intelligent et propose deux strophes très différenciées… mais sans la cabalette finale. Suit le long duo entre Violetta et Germont dans lequel l’osmose entre les deux artistes est complète. Dès les premières phrases, Ciofi compose un personnage plein de noblesse et de grandeur d’âme : le sacrifice est sensible et l’effondrement de la jeune femme résignée va émouvoir toute la salle. Face à cet immense interprétation tout en délicatesse et en intelligence, Nucci compose un personnage un peu frustre mais humain et au final lui aussi torturé par cette demande. Mais c’est véritablement Patrizia Ciofi qui brûle dans ce rôle qu’elle chantait quelques jours plus tôt à la Fenice de Venise. Habitée comme jamais, faisant des quelques failles de son timbre des instruments d’expression, elle émeut et bouleverse une salle qui se recueille quelques secondes avant d’exploser en applaudissements.

Triomphe total bien sûr à la fin de cette deuxième partie et du coup, les bis vont succéder. Alors qu’elle était fortement demandée à la fin de la première partie, c’est la reprise de la strette de la vengeance de Rigoletto qui sera chantée une première fois... puis une deuxième ! Nucci profite de ces reprises pour faire une démonstration d’aigus et de souffle alors que Ciofi commence à montrer quelques signes de fatigues avec un aigu un peu erratique. Malgré le triomphe après chaque reprise, le manque de véritable inédit est un peu décevant, mais peut se comprendre : très dense et plutôt long, ce programme composé d’airs et de duos qui s’enchaînent est épuisant. Vu les échanges entre les artistes, il semble d’ailleurs que ces reprises n’étaient pas vraiment prévues. Mais devant la folie qui régnait dans la salle, difficile pour les chanteurs de partir dès la fin du programme… Une grande soirée par deux grands artistes !

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- Gaetano Donizetti (1797-1848), Lucia di Lammermoor : O Ancor non giunse !... Regnava ne silenzio... Quando, rapito in estasi
- Patrizia Ciofi, soprano
- Leo Nucci, baryton
- Orchestre de Chambre de Paris
- Marco Zambelli, direction






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