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Combien font Tristan et Iseult divisés par 3 ?

jeudi 12 novembre 2009 par Thomas Rigail
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Daniel Harding
© K.MIURA

A nouveau un plateau de luxe au Théâtre des Champs-Elysées pour un opéra en version de concert : en fait d’opéra, c’est plutôt d’un tiers d’opéra qu’il s’agit, puisque nous avons droit au seul deuxième acte de Tristan und Isolde, avec en guise d’introduction le prélude du premier acte. Mais l’affiche reste alléchante, mêlant les valeurs sûres et la nouveauté, avec notamment deux des plus grands interprètes actuels d’ Isolde et Marke, Waltraud Meier et Franz-Josef Selig, et à la baguette un petit nouveau dans l’univers wagnérien, Daniel Harding.

Waltraud Meier, grande Isolde s’il en est, a depuis quelques temps des soirs avec et des soirs sans - ses performances lors de la reprise de Tristan und Isolde à Bastille en Octobre-novembre 2008 avaient été plus que variables. Ce soir, après une première scène un peu difficile - manque de projection notamment -, elle gagne en puissance et en maîtrise au fil de l’acte et achève la soirée à son meilleur niveau. Si le timbre n’est peut être pas comme il a pu l’être aussi beau dans tous les registres, si elle est sans doute capable d’être plus grande implication encore sur le plan de l’expressivité dans une mise en scène qui ferait ressortir ses talents scéniques, la réduction à un seul acte lui permet de donner tout le potentiel de sa voix et de ne s’effacer devant aucune des difficultés de la partition.

A contrario, le Tristan de John Mac Master ne marquera pas : handicapé par un vibrato trop large mais doté d’une technique qui lui permet d’assurer correctement le rôle, il échoue surtout dans la caractérisation du personnage, livrant un Tristan très banal et indifférent. C’est appliqué... et c’est tout. De plus, il tend à démarrer les séquences trop rapidement, forçant visiblement Harding à adopter des tempos qu’il ne désire pas : c’est flagrant à la troisième scène, à partir de « Dem Land, das Tristan meint... », section attaquée bien trop vite par Mac Master et poursuivie sur ce tempo qui lui fait perdre de la force, avant d’être prise nettement plus lentement - et bien mieux vocalement - lors de la réponse d’Isolde.

Paris commence à bien connaître Franz-Josef Selig et sait qu’il est un très grand roi Marke. Il est ce soir égal à lui-même : présence impériale, contrôle absolu de chaque note de la ligne vocale et de chaque vibrato et expressivité totale. Michelle Breedt, qui remplace Mihoko Fujimura, incarne Brangäne sans vraiment de personnalité mais avec suffisamment de présence vocale, et Michael Vier en Melot a peu à chanter mais le fait avec un certain punch.

Mais le rôle principal de cet acte reste tenu par l’orchestre, à tel point que Daniel Harding semble parfois oublier qu’il n’est pas dans une fosse et qu’il a des chanteurs derrière lui : au début de la deuxième scène, Meier et MacMaster sont obligés de pousser leurs voix plus que de raison pour passer un orchestre un peu trop volumineux. Heureusement, les choses s’améliorent nettement par la suite.

La direction de Harding privilégie l’homogénéité des textures et du déroulement dramatique, dans un esprit presque classique : tout l’acte est porté par une certaine urgence (les tempos sont globalement vifs) qui ne déborde néanmoins jamais sur la passion ou l’exubérance, mais s’en tient à un souffle presque constant et égal. Le résultat est un équilibre général qui se réalise dans le détail orchestral mais qui débouche malheureusement sur un manque de différenciation des séquences qui fait perdre à certains passages leur caractère et parfois leur impact dramatique. C’est le cas des premiers appels de Brangäne qui se déroulent sans véritablement interrompre le fil du duo d’amour, ou prendre une place ou un caractère particulier dans le déroulement de la scène. De plus, ce choix d’une certaine urgence dramatique n’est pas toujours tenu et on perçoit quelques sérieuses pertes de tension, par exemple dans la section avant le deuxième appel de Brangäne qui subit un ralentissement et un amollissement général incompréhensible, heureusement bien relancé par la suite. A d’autres moments, Harding parvient à des réussites remarquables : par exemple, le début de la troisième scène, qui affiche dans beaucoup d’exécutions une difficulté à relancer la dramaturgie après le duo de Tristan et Iseult, est ici très bien donné par des violoncelles acérés et des choix (notamment le tempo très vif) qui parviennent à contrer ces carences attendues.

Plus que sur la direction d’ensemble, c’est sur la qualité de l’instant musical qu’il faudrait s’attarder : le chef ayant le bon sens de s’appuyer sur les bois de son orchestre, remarquables dans l’exécution et étonnants dans leurs timbres - notamment l’exceptionnelle hautbois solo Mizuho Yoshii à la sonorité remarquablement douce - et sur des cordes réduites (12/10/8/6), il donne à l’orchestration wagnérienne une teinte boisée inhabituelle et en fait ressortir de nombreux détails notamment rythmiques qui disparaissent chez d’autres dans les flots de cordes et les interventions des cuivres - cuivres qui sont un peu en-deçà, avec des cors parfois approximatifs, mais qui sont dans cette approche le plus souvent au second plan. Cette transparence du détail instrumental et de la polyphonie, qui ne manquera pas de surprendre au détour de nombreux motifs habituellement inaudibles ou dont le phrasé disparaît dans l’orchestration alors qu’ils apparaissent ici avec une évidence tout à fait rare, fait la véritable force de cette direction, plus que la conception générale qui atteint certaines limites par son caractère univoque. Le prélude de l’opéra donné avant le deuxième acte, pourtant annonciateur des qualités instrumentales d’un deuxième acte bien meilleur, manquait ainsi singulièrement de caractère et de force. Pour donner un grand Tristan, il faut un peu plus de... de quoi au juste ? Une forme de transcendance, sans doute, à la hauteur du vertige de cette partition, une capacité à concilier la précision de la direction avec un refus de toute trivialité et un abandon aux profondeurs expressives de l’œuvre. Mais le Tristan de Daniel Harding, souvent intriguant, presque toujours maîtrisé, soutenu par des instrumentistes hors-pairs (rappelons une dernière fois l’excellence de la petite harmonie), et tiré vers le haut par deux performances vocales du plus haut niveau actuel, reste une indéniable réussite.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 05 novembre 2009
- Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde, prélude de l’acte I et Acte II
- Waltraud Meier, Isolde
- John Mac Master, Tristan
- Michelle Breedt, Brangäne
- Franz-Josef Selig, Marke
- Michael Vier, Melot / Kurwenal
- Mahler Chamber Orchestra
- Daniel Harding, direction






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