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Ciccolini réinvente l’Egypte

vendredi 24 octobre 2008 par Vincent Haegele
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Aldo Ciccolini
© Marc Ginot

On le savait déjà, Aldo Ciccolini fait partie de ces rares artistes qui, au fil des années, obtiennent l’accomplissement rêvé de leur art, couronnement d’un cheminement et d’un engagement personnel que l’âge ne parvient plus à atteindre. Après avoir, il y a quelques semaines, donné un excellent Concerto n°2 de Rachmaninov à Lille, Aldo Ciccolini revenait à Amiens pour le Concerto n°5 de Saint-Saëns, une page virtuose dont le caractère et la profondeur ne sont justement pas sans rappeler quelques aspects de l’oeuvre à venir du compositeur russe précédemment cité. Avec une clarté de propos irréprochable et une gourmandise enfantine, le grand pianiste, accompagné avec beaucoup de justesse par Emmanuel Krivine et la Philharmonie du Luxembourg, a réussi à faire entendre l’essentiel de son propos : qu’il faut accorder au Concerto Egyptien l’attention que l’on réserve aux plus grandes oeuvres.

Le concert s’ouvre sur deux petites découvertes, les transcriptions pour orchestre de Nuages gris et d’Unstern de Liszt par Heinz Holliger. Méditations au verbe quasi atonal, ces pièces écrites à l’origine pour le seul piano ne pouvaient qu’exercer un puissant pouvoir d’attraction sur un compositeur de notre temps, qui plus est, un représentant actuel de l’école allemande. Le travail réalisé force cependant l’admiration en raison de la difficulté intrinsèque de la tâche, notamment pour ce qui concerne Nuages gris, pièce d’environ quarante-huit mesures, à la sécheresse de ton symbolique. L’originale débute en effet par le simple étirement d’une ligne de quartes juste et augmentée (ré-sol-do dièze) suivie d’un triton, sans aucune base harmonique stable. Holliger a choisi de profiter de cette instabilité et d’exploiter l’étirement de la phrase en brouillant délibérément l’orientation de la phrase et en l’amplifiant au moyen d’un orchestre très large. Ce sont les bois, parmi lesquels figurent en bonne place une clarinette contrebasse, un contrebasson et une flûte alto), discrètement soutenus par les cors qui se lancent dans cette opération de brouillage. Le ton est hésitant jusqu’au moment (mes.5) où surgit la première pédale de si bémol-la, confiée comme il se doit aux timbales et cuivres graves. Les cordes entrent peu à peu, au gré de touches de trémolos et l’amplification se poursuit, au gré des accords de septième inventés par Liszt. Oppressant, mais diablement réussi : Holliger n’a pas cédé aux sirènes trop actuelles de la déconstruction et s’est efforcé d’élargir le propos lisztien sans lui nuire. Les incursions vers son style propre, que l’on apprécie ou non, sont bienvenues et de très bon goût.

Ainsi, Unstern tend à respecter encore plus l’originale pour piano : la matière est, il faut le dire, plus fournie et moins diffuse : on retrouve dès lors les blocs compacts de cordes, les sonneries de cuivres et la percussion qu’affectionnait Liszt, un xylophone et quelques cloches en prime. Une belle découverte et qui permettait de préparer l’entrée d’Aldo Ciccolini dans un répertoire radicalement différent.

Rappelons brièvement que le fameux "Concerto Egyptien" est écrit en la tonalité de Fa majeur, et tourne le dos délibérément à toute esthétique orientale durant le premier mouvement. C’est lors de l’introduction du deuxième mouvement (d’aspect plus rapide et tourmenté que le premier, bien que marqué Andante) que l’on entend débouler une vague mélodie qui pourrait rappeler les rives du Nil, laquelle se transforme en agréable balade champêtre avant de se « siniser » par la magie de la technique pentatonique. Mais si le deuxième mouvement concentre trop souvent l’attention du public (et on le comprend facilement), les première et troisième parties se révèlent tout aussi riches que ce dernier. Le traitement que Ciccolini impose à la partition parvient à abolir ces distances et à créer à partir de morceaux disparates une véritable cohérence. Et quelle cohérence : le toucher est d’une souplesse implacable, tandis que chaque phrase, de la plus petite gamme ascendante, aux grands débordements germano-romantiques, est proprement magnifiée, sans jamais subir d’explication du texte. Cette limpidité, fruit d’une longue passion pour ce concerto, est naturelle, sans artifice et c’est bien là le principal : il faut entendre comment Ciccolini parvient à créer les fameuses harmoniques du deuxième mouvement pour se convaincre que c’est bien du piano que l’on entend. Et par-delà la simplicité de l’interprétation, jaillissent les lignes de force d’un Concerto délibérément tourné vers l’avenir au moment de son écriture : Poulenc et Rachmaninov sauront manifestement s’en souvenir au moment d’écrire leurs propres oeuvres. La preuve si nécessaire avec la fameuse phrase en ré mineur qui émerge avec le Poco rubato du premier mouvement [1] et qui pourrait sortir tout droit de l’imagination du virtuose russe. Son ton relâché et faussement nostalgique pourrait inciter au pire débordement, mais ici, aucun mauvais goût, aucun relâchement de la part d’Aldo Ciccolini, tout juste une véritable tristesse.
La maîtrise de ce petit épisode, véritable incise dans le discours principal, permet au pianiste, s’il le comprend bien, de prendre tout son élan et de revenir au Tempo initial [2] sans difficulté. Ce que fait avec élégance Ciccolini. Cette première approche du premier mouvement, tout en vigueur et en souplesse permet de ce fait de mieux inscrire le rhapsodique second mouvement dans le contexte général. L’articulation donnée à ce dernier est tout simplement électrisante, puisque le pianiste sait à quel moment l’orchestre l’aidera à triompher des pièges semés ici et là, et ce dès les premières mesures. Le reste est à l’avenant et permet d’enchaîner avec un troisième mouvement tour à tour audacieux et rayonnant (Fa majeur reste une tonalité claire, quoiqu’on y fasse). Il serait vain de continuer ce qui pourrait prendre des allures de catalogues, mais les quelques détails indiqués ci-dessus nous prouvent suffisamment combien le langage de Saint-Saëns n’est pas aussi académique qu’on veut habituellement le laisser entendre. Il suffit d’espérer que l’ancien professeur au Conservateur national continuera à l’avenir de défendre ce répertoire qui réserve encore des surprises.

Et la Philharmonie du Luxembourg dans tout cela ? Plutôt atone au moment de soutenir Aldo Ciccolini (cuivres très peu audibles), l’orchestre se devait de se réveiller au moment d’engager la deuxième partie, consacrée à Une Barque sur l’océan de Maurice Ravel et aux Images pour orchestre de Debussy (l’intégrale). On aura remarqué une configuration des cordes pas toujours très heureuse, avec des violoncelles collés aux premiers violons, reléguant loin derrière altos et seconds violons et celle-ci se révèle tout aussi handicapante dans les morceaux de bravoure d’Iberia (première et troisième partie) que dans le concerto pour piano.

Mis à part ces points de détail, l’interprétation d’Emmanuel Krivine se révèle fort satisfaisante : privilégiant une gestuelle très économique, sachant souligner l’intérêt des parties les moins exposées (mis à part quelques points de percussion dans Une Barque sur l’océan que l’on trouve plus expansifs chez Pierre Boulez, notamment), soutenant les magnifiques solos de hautbois d’amour ou de trompette dans les Images, le chef parvient à réaliser une prestation d’un grand équilibre. Toutefois, plus de couleur dans l’orchestre et plus d’engagement de la part des cuivres auraient peut-être été les bienvenues.

Des Images de Claude Debussy, on retiendra comme point marquant Iberia dans son ensemble, avec de très belles idées. Les harmoniques des violons, souvent traitées à la légère, parviennent ainsi au chiffre 15 (première partie) à sonner très librement, tandis que le principe de division des cordes apparaît dans toute sa logique. Quelques réserves toutefois, sur le solo du premier violon dans la troisième partie, qui n’est absolument pas interprété de façon « libre et fantasque » comme Debussy avait pu l’imaginer.

Au final, et malgré ces questions sur la répartition des cordes et l’équilibre des cuivres, voilà un concert d’une intelligence rare comme l’on aimerait en entendre plus souvent : concertiste faisant preuve d’une réelle modestie face à l’oeuvre, programme cohérent, chef heureux de diriger. Que demander de plus ?

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- Amiens
- Maison de la Culture
- 23 octobre 2008.
- Franz Liszt/Heinz Holliger : Nuages gris, Ungern. Transcriptions pour grand orchestre.
- Camille Saint-Saëns (1835-1921) Concerto n°5 "Egyptien" op. 103 pour piano et orchestre.
- Maurice Ravel (1875-1937) Une barque sur l’océan, pour orchestre.
- Claude Debussy (1862-1918) Images, pour orchestre.
- Orchestre Philharmonique du Luxembourg.
- Aldo Ciccolini, piano.
- Emmanuel Krivine, direction

[1A. Durand et Cie, Paris, 1896. 13 mesures après le chiffre 4 : sans vouloir donner dans le commentaire de texte, c’est dans le cas présent la manière la plus simple de se faire comprendre.

[2Ibid. Chiffre 6.






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