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Chung fait (ré)sonner Bruckner

dimanche 22 juin 2008 par Théo Bélaud
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Myung Whun Chung
DR

Dernier rendez-vous avec le Philharmonique de Radio France non plus Salle Pleyel, mais dans l’ingérable réverbération de la Basilique de Saint Denis. Le programme (Wesendonck Lieder et huitième de Bruckner) tenait un peu de la gageure dans ces conditions, mais chef, orchestre et surtout... Waltraud Meier s’en tirent avec les honneurs.

Waltraud Meier n’est peut-être plus capable de brûler les planches quatre heures durant, ou du moins plus comme il y a vingt ans, mais vingt minutes en tenue de concert lui sont encore plus seyantes qu’à quantité de ses jeunes collègues. Surtout, évidemment, dans Wagner - et l’imaginer chanter autre chose équivaudrait à se figurer une voiture marchant à la bière. Ses Wesendonck Lieder sont bien sûr de sagesse, ce qui ne signifie pas leur réduction à la douce méditation. Simplement, Meier « dicte » les notes et le texte comme on dicte ses volontés, avec le calme de l’autorité assurée. On peut avancer le reproche de froideur, pour des lieder supposés issus de la passion la plus voluptueuse. Mais sur les faits musicaux, sa prestation est inattaquable, et monte progressivement en intensité et en concentration. Chung s’accommode de cette approche en soutenant avec la meilleure discrétion Der Engel et Stehe still, pour commencer à laisser respirer amplement l’orchestre dans les soupirs graves de Im Treibhaus , avec des solos globalement satisfaisant, quoique exagérément lyriques à l’alto - on en reparlera. Jusque là, on aura d’abord remarqué l’évidence de la diction de Meier, après cela, son acuité expressive bien intacte, et sa facilité à élever le ton plus haut que l’orchestre - sans doute aidée en cela par la réverbération de la Basilique. Dans Schmerzen, elle darde presque maléfiquement « Du am Morgen neu erwacht, wie ein stolzer Siegesheld », avant de laisser enfin poindre un peu d’abandon et de tendresse dans Träume, ou, petit miracle, le cor solo de l’OPRF atteignait à peu près à la délicatesse onirique souhaitée. Au final, on retiendra l’exigence quelque peu hautaine, l’exactitude presque sévère d’une grande dame donnant une sorte de leçon. La classe d’écart de l’orchestre, l’absence relative de fragilité et d’émotion, feront que l’on se souviendra sans doute davantage des Wesendonck de Fujimura, Jansons et la Radio Bavaroise. Mais le déplacement à Saint Denis valait toutefois la peine de la désormais légendaire ligne 13...

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Waltraud Meier
©Nomi Baumgartl

La huitième symphonie de Bruckner qui suivait pouvait attester de la capacité de l’OPRF à ne pas démériter dans ce répertoire. Dans une acoustique impossible pour le contrôle des plans sonores, le Philhar’ tenait son rang dans un premier mouvement solidement mené, et plutôt bien tenu par Chung. Celui-ci réussissait même l’un des passages les plus problématiques (et fabuleux) de l’oeuvre, à savoir le climax central (lettres L à N) : le chef coréen concentrait là tout l’énergie de la battue à maintenir les cors dans la mesure dans leur fanfare obstinée, et à en préserver la majesté. Il est si courant que sur ce passage, les cors pressent et bousculent la métrique en voulant exprimer l’urgence du bewegt à tous prix, que l’on ne pouvait que crier Montjoie Saint Denis - rassurez-vous, ce ne fut pas fait. Ce sera du reste bien le seul passage où les cors brilleront, pour une raison simple : ils sont les seuls cuivres à jouer à ce moment... Seule réserve sur ce premier mouvement : une tendance à surjouer le lyrisme des cordes, que ce soit les montées en trémolos aux violons, ou les occurrences du second thème aux altos et violoncelles. On aura remarqué à nouveau l’engagement étonnant du premier alto solo... parfois au détriment de la cohésion. Bien plus de réserves apparaissaient dans le scherzo : si la direction tenait la route, les soucis de balance sonore devenaient vite insurmontable pour les cors, incapables de percer le mur des trompettes et trombones dans les épisodes culminants : la mécanique tournait à vide. Plus ennuyeux, Chung ne parvenait pas à tenir rythmiquement les transitions internes au scherzo aux bois - il est vrai que ces derniers, flûtes notamment, semblaient jouer suspendus à la voûte : s’ensuivait un drôle de désordre entre G et H et aux passages similaires, le timbalier attaquant ses appogiatures alors que la première clarinette finissait sa phrase, ce qui fait, mine de rien, trois temps de décalage. Expressif mais quelque peu pataud et séquentiel, le trio ne sauvait pas la mise.

Bon gré, mal gré, Chung réussissait son Adagio à l’énergie - quoique dirigeant avec beaucoup de calme. Et même si la sensation de passage en force des cordes avait tendance à persister. Mais le pari - car c’en était un - était gagné : vision étreignante voire suffocante, sans aucun doute chargée expressivement, mais sincère et directe, réellement touchante. L’engagement du pupitre de violoncelles se révélait cette fois juste et bien dosé - avec un premier solo manifestement concerné et... amoureux de la musique de Bruckner (l’intéressé peut se manifester s’il juge cette affirmation erronée). Les climax - et singulièrement « le » climax - fonctionnaient en dépit de l’endroit. Seules les dernières minutes, certes toujours sincères et émouvantes, manquaient de véritables pianissimos, et sans doute d’un peu de délicatesse dans la terrible phrase à découvert des cors (M 277)... Même tentative de fournaise karajanienne dans le finale, avec un peu moins de réussite que dans l’adagio - l’entrée en décalage des trombones augurait mal du reste... qui ne fut pas si mauvais, finalement. La fatigue commençait à entamer davantage la cohésion des cordes, et la justesse des cors. C’est un peu à court de souffle que la grande réexposition et la coda survenaient - Chung parvenait toutefois à parfaitement tenir la dernière mesure, clôturant dignement un concert marqué du sceau de la sincérité et de la bonne volonté, dont le plus grand tort aura été de ne pas jouer... l’édition Haas.

En définitive, l’OPRF aura laissé l’impression d’un concert méritoire où pas grand-chose ne lui a été facilité. Car, outre le fait de jouer dans la Basilique, ne pouvait-on vraiment faire autrement que de placer tout l’orchestre sur une scène à un seul niveau, deux mètres au-dessus du public ? Quoiqu’il en soit, le Philhar’ confirme son accointance avec Bruckner, après sa très honorable 9e avec Järvi. Et aura laissé une impression plutôt bonne sur cette saison finissante : en attendant, comme l’Orchestre de Paris et le National de France, l’intégration progressive d’un futur grand directeur ?

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- Saint Denis
- Basilique
- 19 Juin 2008
- Richard Wagner (1813-1883) : Wesendonck Lieder ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n°8 en ut mineur (édition Novak).
- Waltraud Meier, Mezzo soprano
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Myung Whun Chung, direction






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