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Chung en plain et plein romantisme

dimanche 11 octobre 2009 par Théo Bélaud

La saison en résidence des concerts de Radio France s’ouvrait par deux diptyques présageant de fortunes différentes. Et en effet si celui, original, de musiques de scène proposé par Kurt Masur a tenu presque toutes ses promesses, celui, très académique, de Myun Whun Chung a frisé l’indifférence auquel il semblait voué. Jusqu’à ce qu’un très improbable éclair, un vrai petit coup de tonnerre en fait, ne vienne nous rappeler qu’au concert, (presque) rien n’est écrit d’avance.

La soirée de rentrée des classes du Philhar se tenait dans les grandes largeurs, réunissant les forces de l’orchestre et du Chœur de Radio-France pour un Requiem Allemand à la distribution a priori exotique : Natalie Dessay (qui aura eu le mérite de remplir Pleyel... pour cinq minutes de tour de chant, et pas des plus spectaculaires !), et Ludovic Tézier. Commençons donc par cette curiosité : aucun des deux n’a démérité, mais chacun a inégalement convaincu. Natalie Dessay, assurément , est ici davantage dans un rôle de composition, essentiellement pour des raisons de familiarité stylistiques. La voix en elle-même, par son profil menu et ultra lumineux, constitue une possibilité aussi valable que d’autres plus sombres et consistantes pour Ihr habt nun Traurigkeit (souvenons-nous de Barbara Bonney). Du reste, elle ne rencontre pas de problèmes rédhibitoire de projection et, au premier balcon du moins, sa ligne est suffisamment audible. Le problème est donc ailleurs, dans les intonations (surtout pour la conclusion), dont la spontanéité presque naïve détonne singulièrement d’avec l’atmosphère, avec l’inévitable petite touche de cabotinerie caractérisant les montées. Dessay là où on ne l’attend pas ? À tout prendre d’une infante décalée, on l’imagine plus volontiers en mahlérienne improvisée ! Elle a déjà chanté la Résurrection, pas à notre connaissance les Wunderhorn qui pourraient bien lui seoir.

La prestation de Ludovic Tézier est plus positivement étonnante. Davantage « Personnage » de premier plan de ce récit humain qu’est le Requiem de Brahms, il ne paraît nullement dépassé par la tâche, ni en son, ni en présence expressive. Son timbre n’est certes pas celui des grands baryton-basses auxquels on assimile plus spontanément la dimension prédicatrice du texte. Reste que le texte n’est pas l’œuvre à lui seul. Et Tézier trouve une voie étroite assez touchante dans la simplicité blessée de celui qui exhorte d’abord à l’acceptation. Point de menace catholicisante dans « in ein Augenblick », mais une façon de dire plutôt « c’est ainsi » accentuant par contraste la tension du crescendo suivant. Vision partiale peut-être, mais touchante à coup sûr. Reste que le grand numéro soliste de la soirée aura été assuré par.... Hélène Devilleneuve, retrouvée à son meilleur après une seconde moitié de saison dernière assez effacée. À son meilleur, c’est-à-dire comme le plus beau hautbois français, qui n’a pas grand chose à envier aux meilleurs internationaux. Impériale dans les mouvements extrêmes, donnant le mouvement lyrique de toute la petite harmonie dans ces passages si périlleux, elle est surtout superbe de liberté lyrique contrôlée dans le dialogue avec les chanteurs, tout particulièrement avec Tézier dans Herr, lehre doch mich.

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Hélène Devilleneuve DR

Un petit éclair déjà, une lueur du moins, au sein d’une soirée qui, prise comme un tout, n’aura été guère marquante. Sans surprise plutôt solennelle, la vision de Chung ne semble pas vraiment portée par le feu sacré, dans quelque sens que ce soit. Du moins durant les deux premiers numéros, se caractérisant à peu près uniquement par leur lenteur. La suite est meilleure sans être transcendante : au moins la balance orchestre/chœur est-elle assez bien équilibrée, et certaines réussites loin d’être évidentes sont à signaler, par exemple la fugue conclusive de Wie lieblich sind deine Wohnungen, très lisible et d’un dolorisme pourtant troublant. Mais dans l’ensemble, le chœur d’ordinaire excellent de Radio-France aura pâti à la fois de la fatigue inhérente aux choix de tempos dans un partition déjà harassante, et d’une battue parfois imprécise du chef - en particulier dans le premier numéro. Quant aux inserts de Das Lesen der Schrift de Rihm, supposés faire une bonne partie du sel de la soirée, ils n’auront dérangé personne, du moins pas davantage qu’ils n’ont pu passionner. Ces quatre pièces assez anecdotiques ne troublaient certes pas le climat granitique et inquiet environnant, mais avec une systématicité de moyens et une pauvreté d’imagination très décevants : jeux de timbres et d’échos entre les registres extrêmes, mouvement général presque toujours immobile, fragmentation expressive caricaturale... mise à part la troisième pièce, de loin la plus intéressante, il nous semble bien avoir entendu cela cent fois.

Une semaine plus tard, dans un programme ultra académique, c’est peu dire que l’on n’attendait à peu près rien du chef. Pour être honnête, c’est même plutôt à une dure lutte contre le sommeil que nous nous préparions en revenant Salle Pleyel : comprenez ! - un concerto de Schumann et une Symphonie n°2 de Brahms médiocres un vendredi soir, voilà le genre d’expérience dont on peut se passer. Lars Vogt, toutefois, ne se révèle pas aussi transparent que nous pouvions l’imaginer. Son imaginaire apparaît d’une cohérence certaine, et surtout l’approche du piano qu’il développe y semble indéniablement liée. Vision intimiste, - en permanence - non volontariste - ou presque : mais vision qui sonne néanmoins très préméditée, et c’est bien sa limite. Dommage, car le manque de spontanéité vient ici ternir un jeu pianistique qui pourrait être de l’ordre du possible : jeu essentiellement par simple pression (notamment le premier thème, phrasé du coup sans sophistication), décontraction générale et surtout qualité de contrôle harmonique avec un usage minimal de la pédale. Autant d’éléments qui font de Lars Vogt un pianiste intéressant, mais dont on regrette qu’ils restent soumis à une intellection pré-mâchée aussi confortable de l’œuvre. Avec un Philhar attentif à respecter le ton minimaliste choisi, précis mais sans lyrisme particulier, l’ensemble sonne juste, sensible, intelligent et précis. Et assez bourgeois finalement...

Ce qui n’était ni bourgeois, ni petit-bourgeois, et pas même démagogique était bien le moins prévisible. Votre serviteur étant d’une génération qui n’a pas connu le cycle Brahms de Chung au Châtelet, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir après l’entracte la présence d’un orchestre straussien, ou presque, pour jouer la symphonie en ré majeur ! Des cordes en 18/16/14/12/10, et tous les bois par quatre ! Les cuivres et les timbales, il n’a pas osé... Allons droit au but : aussi improbable que celui puisse paraître, au strict point de vue du résultat sonore, ce que l’on entend est absolument convaincant. Pour une raison simple pour paradoxale qu’elle soit : avec plus de monde, on gagne en clarté. Et plus exactement, en clarté contrapuntique. De ce fait, certains passages (développement central du I en particulier) prennent un relief que l’on a toujours connu sur la partition mais à peu près jamais entendu, du moins en concert : notamment parce que le renforcement des doublages de bois (gigantesque en proportion des ajouts de cordes), rend les lignes sopranes parfaitement claires et surtout lyriques aux endroits où elles se perdent dans le méandre des voix graves et intermédiaires. Dans le même mouvement, les altos mettent en scène l’entrée du thème lyrique des violoncelles exactement comme il se doit, avec chaleur, solaire dignité... car ils n’ont pas à forcer le son et phrasent de façon plus détendue. Dans le second mouvement, pour le contre-chant du thème principal et pour quantité d’autres éléments, la présence de quatre bassons se révèle des plus salutaires. L’attaque des seconds violons de la coda du finale n’est pas que presque audible comme souvent, mais décisive comme espérée : une bête question de balance naturelle d’avec les cuivres.

Et ainsi de suite. Tout cela ne fait pas nécessairement une grande Deuxième de Brahms. Mais déjà une très agréable à écouter. Mais pour une fois, il faut rendre grâce à Chung de non seulement continuer à assumer son penchant pour les effectifs tout-options, mais d’en faire un outil efficace de projection et de démultiplication du discours musical. La conviction de chacun que ça marche fait (presque) tout le reste. L’armada de violons ne serait du reste certainement pas aussi incisive si elle n’était emmenée par Svetlin Roussev. Les flûtes et hautbois ne gagneraient pas autant jouer en octuor sans le leadership de Devilleneuve. Et que dire de la prestation déchaînée du jeune prodige des timbales, Adrien Perruchon ? Que son jeu n’aurait pas dépareillé dans une Symphonie n°2 de Brahms dirigée par Furtwängler ! C’est pour quelques moments comme celui-là que l’on se sent obligé de faire tous les concerts des orchestres de Radio France : de grands moments sortis de nulle part. D’ailleurs, quand on raconte ce concert, eh bien ! - personne n’a l’air de vraiment nous croire. Mais c’est pourtant vrai !

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 18 septembre 2009.
- Johannes Brahms (1833-1897) : Ein Deutsches Requiem, op. 45 ; Wolfgang Rihm (né en 193 ) : Das Lesen der Schrift.
- Nathalie Dessay, soprano.
- Ludovic Tézier, baryton.
- Orchestre Philharmonique de Radio-France.
- Myun Whun Chung, direction.

- Paris.
- Salle Pleyel.
- 25 septembre 2009.
- Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour piano en la mineur, op. 54 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n°2 enmajeur, op. 73.
- Lars Vogt, piano.
- Orchestre Philharmonique de Radio-France.
- Myun Whun Chung, direction.






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