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Christoph Von D., simple artisan

mardi 2 décembre 2008 par Théo Bélaud
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Christoph Von Dohnányi
DR

C’est un sentiment incertain qui nous a accompagné au sortir du passage de la NDR de Hambourg Salle Pleyel, sous la direction de son frais directeur musical, ce grand bonhomme qu’est Christoph Von Dohnányi. Le bonhomme était et reste reconnaissable entre mille tout en se tenant à mille lieux de l’originalité gratuite et des effets de manche, et très peu peuvent prétendre avoir ce don. Il s’est aussi comme apaisé et souligne encore moins qu’avant ce qui fait son style, et ses certitudes dans un répertoire qu’il a parcouru en long et en large. Trop, peut-être, ou parce que la NDR n’est pas tout à fait à même de satisfaire à ceux-ci ?

Dohnányi proposait une première partie straussienne excitante mais quelque peu bancale, associant Till Eulenspiegel aux Metamorphosen. Deux œuvres parmi les moins discutables de Strauss, y compris pour les allergiques, et se renvoyant l’une à l’autre deux extrêmes chronologiques de la carrière du compositeur. Cela reste du Strauss, et ne peut jouer proprement ces pages qui veut. Trois semaines après la nouvelle démonstration glorieuse de la Staatskapelle Berlin, et une avant la venue de la Radio Bavaroise à Paris, la NDR avait donc fort à faire. À l’évidence, un peu trop. Ce Till s’écoutait toujours sans déplaisir, et Dohnányi dirige sans surprise le foisonnement straussien avec une précision d’horloger. Mais ce qui fait sa signature appliquée à tous les répertoires peinait à se montrer ici, car les hambourgeois avaient beau sembler investis et énergiques (drôle de violoncelle solo, qui a l’air de jouer le finale du concerto de Schumann à chaque mesure !), l’ensemble ne parvenait pas au mélange d’éclat et d’extrême clarté attendu. Si tout sonnait propre (à part, mais c’est si prévisible, quelques uns des appels de cors), la petite harmonie manquait sérieusement de personnalité, exceptée la petite clarinette dans le climax (5 avant 39), et dans les deux grands chorals centraux, les cuivres, pour nets et sans bavure qu’ils étaient, jouaient à un volume bien trop raisonnable pour cette musique, notamment les trompettes et trombones à partir de 37. On ne pouvait certes contester la tenue imparable de la construction, l’application des cordes dans les phrasés initiaux et conclusifs de l’œuvre, ou encore un konzertmeister performant : mais quelque chose paraissait bien éteint, jusque dans le dernier accord, anecdotique.

Les Metamorphosen, malgré peut-être les apparences, n’étaient, elles, pas anecdotiques du tout. Mais il fallait un petit moment et sans doute quelques efforts pour pénétrer l’approche étonnante du chef. Vision annonçant beaucoup plus clairement la seconde partie du concert : celle d’un chef certes toujours engagé gestuellement, attentif à tous les détails et à la plupart des entrées (si vous connaissez cette partition, vous voyez ce que cela veut dire !), mais ayant manifestement préparé une exécution apaisée, plus suggestive, expressionniste, et profondément intime. Si la tripartition restait audible (ce qui n’est que rarement le cas), les changements de tempos restaient légèrement en-deçà des indications. Critiquable sur le principe, mais cohérent : de même, de façon beaucoup plus nette, pour les dynamiques, pour le coup relevant vraiment de la suggestion et ce, de façon clairement préméditée. Les deux exposés initiaux pouvaient donc déstabiliser par leur caractère assez allant et par leur façon de ne pas sembler vouloir y toucher. Il fallait attendre l’entrée du second thème au premier violon pour comprendre où l’on allait et dans quel esprit (m. 82 et suivantes). Nul doute du reste qu’on nous y emmena. Mais cette étonnante prestation aurait tout à fait fonctionné avec des cordes donnant tout le raffinement attendu, et sans doute recherché par le chef, comme corollaire à cet intimisme intégralement résigné. A titre d’exemple, au début de l’allegro, la frustration était grande de ne pouvoir entendre distinctement l’entrée de l’accompagnement de triolets aux violons 9-10 et altos 1-2-4 et encore plus de sa variation en doubles aux violons 4-6 et premier alto. In fine, un moment émouvant (de toute façon, pour le nombre de Metamorphosen osées en concert, on reste bon public), qui aurait pu être grand, peut-être, avec Vienne, que Dohnányi avait choisi pour son enregistrement...

À défaut d’être transcendante, la Deuxième symphonie de Schumann confirmait l’essentiel attendu : que Dohnányi en concert est toujours le même dont on reconnaît la plupart des enregistrements en aveugle en quelques secondes. Sans doute aurait-il pu venir avec Cleveland, Vienne ou le Philharmonia, que les différences auraient été minimes : la façon de toujours faire baisser d’un tout petit cran les cordes et leur faire écouter les bois quand ceux-ci doivent ressortir, de mener chaque phrase à son terme sans jamais forcer un phrasé, ou encore de toujours faire conclure les trilles de timbales par une croche bien sentie... Mais ce qui frappait vraiment était cette subtile inflexion dans la façon de marquer son empreinte : le geste d’ensemble a abandonné cette morgue parfois volontariste qui caractérisait le chef dans l’affirmation de son style, et ajoutait parfois le cassant au tranchant, le clinique glaçant à la tenue hautaine. Plus humain selon l’expression consacrée, mais peut-être au détriment de sa superbe dans un premier mouvement un peu éteint, dans la continuité du Till initial. Mais certes soigné, et plus immédiatement « dohnányien » : des plans sonores impeccables, l’impression permanente d’un travail d’artisan amoureux, catégorie haute couture. La finesse du jeu des violons convient évidemment à ce mouvement (le second thème), et s’avérait supérieure à la première partie. Mais l’on regrettait aussi des cors approximatifs dans l’introduction, et un reste de quintette précis mais assez peu consistant et sensuel. L’élégance générale de la ligne, l’aération et la clarté thématique se trouvaient mieux en situation dans un scherzo vraiment remarquable en tous points. Bien sûr, Dohnányi ne mettra jamais la folie d’un Bernstein, d’un Levine ou d’un Barenboïm dans l’emballement conclusif de celui-ci, mais il fallait ici s’incliner devant l’assurance de quelqu’un qui fait ce qu’il a toujours bien fait, présenter la musique avec tous ses éléments expressifs disposer comme il le faut, mais préalablement domptés pour se tenir en aristocrates.

La limite de cette approche est plus patente dans le mouvement lent, là où il est difficile de se contenter d’autre que ce que donnent des chefs comme les trois ici cités : tout simplement, l’excès, dans une musique qui l’appelle trop pour que ce ne soit pas vrai... Naturellement, il y a fort à parier que personne mieux que Dohnányi aujourd’hui ne peut réussir pourtant à y proposer autre chose. Mais dans cette symphonie, ce sont bien les mouvements pairs qui sont pour lui. Si l’on met de côté, dans l’exposé, la relative faiblesse des cordes graves de la NDR, ce finale avait - hors l’hystérie, d’accord ! - tout pour lui, dans la mesure où ici les approches fonctionnant le mieux dans les autres mouvements tendent un peu toutes à une surcharge sonore et pondérale difficile à crédibiliser. C’était donc ici plus que dans tout le reste du concert que le respect scrupuleux de la partition (pourquoi la citer cette fois d’ailleurs, puisque rien du factuel n’est à discuter avec Dohnányi ?), allié à une tenue architecturale sans faille trouvait son éclat pour clore heureusement un concert sinon routinier. Cela tombe presque sous le sens, mais c’est aussi là que le timbalier de la NDR se réveillait tout à fait... Que regretter en fin de compte : que Dohnányi se contente de se montrer tel qu’en lui-même en n’ayant plus rien à prouver ? Sans doute, mais tel qu’en lui-même signifie aussi avec ce mélange d’humilité et d’assurance des musiciens dont aucun geste et aucune idée n’a jamais parasité le service de la musique, et ne le fera jamais. Et il en faut.

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 21 novembre 2008.
- Richard Strauss (1864-1949) : Till Eulenspiegel Lustige Streiche ; Metamorphosen ; Robert Schumann (1810-1856) : Symphonie N°2 en ut majeur op. 61.
- NDR Sinfonieorchester Hamburg.
- Christoph Von Dohnányi, direction.











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