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Charlier, Rogé et les Modigliani : rencontre difficile

samedi 31 juillet 2010 par Carlos Tinoco
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Quatuor Modigliani
DR

Le Festival des Concerts du Cloître se déroule chaque année à Nice dans le prolongement de l’Académie Internationale d’Été de Nice où enseignent des solistes reconnus. Dans des lieux choisis, dont le cloître du monastère de Cimiez est le fleuron, des master classe et de très nombreux concerts sont organisés où se produisent aussi bien des étudiants que des interprètes au sommet de leurs carrières. La remarquable programmation de l’an dernier nous avait permis d’assister notamment à une exécution transcendante du Quatuor de Debussy par les Modigliani ; c’est avec gourmandise qu’on se rendait au concert de l’autre soir pour y découvrir leur Ravel, qui plus est dans l’écrin du cloître, dont les jardins sont peut-être les plus beaux de Nice et qui est forcément pour quelque chose dans la magie de ce qui s’y déroule parfois. C’était en outre l’occasion d’entendre le superbe et trop rare Concert de Chausson, avec des partenaires de choix, et la savoureuse Sonate de Poulenc.

Malheureusement, le mariage n’a pas été un franc succès. On en a eu le pressentiment dès la Sonate de Poulenc. Le piano de Pascal Rogé est surtout remarquable par ses qualités d’articulation. Il est animé par une force intérieure et une conviction qui permettent également une fantaisie paradoxale. Absolument pas démonstrative, et jamais au détriment de la continuité du discours, mais dans de très légers détails de timbres, de couleurs ou de rubatos savamment choisis. Si on le résumait d’une sentence, on dirait que ce n’est pas le piano le plus enivrant qu’on connaisse mais qu’il a infiniment d’esprit, d’une façon qui convient à merveille à la musique française en général, à Poulenc en particulier.

Mais de toutes ces infimes et pétillantes invitations surgies du piano de Pascal Rogé, Olivier Charlier n’en a saisi quasiment aucune. Son jeu semble en effet à l’opposé. D’une technique irréprochable et d’une sûreté de geste qui lui permettent de frayer son chemin avec vigueur, il avance au contraire à grands traits sans qu’aucune surprise n’y frémisse. Il est des répertoires où cela aurait moins gêné que dans Poulenc, et, d’ailleurs, il est des pianistes avec lesquels on l’aurait moins remarqué. Mais le décalage entre les deux surexposait le fait que le discours du violon progressait par blocs homogènes, et cassures nettes entre ces blocs, là où son partenaire faisait ressortir les sinuosités et anfractuosités inattendues.
On a bien eu quelques moments de communion entre les deux, notamment dans les passages les plus emportés de la Sonate (ce qui, finalement, n’est guère surprenant), mais dans l’ensemble, on est resté sur notre faim et inquiet pour le Concert de Chausson.

Et, en effet, on y a retrouvé un problème similaire, accentué encore par le fait que les qualités d’articulation, de respiration et de souplesse des Modigliani sont au moins aussi évidentes que celles de Pascal Rogé. Entre eux et lui, hormis quelques imprécisions, il y avait donc un dialogue musical capable de faire ressortir le caractère hybride de l’écriture de Chausson, mais, pour le dire abruptement : quand, dans une phrase de Rogé ou des Modigliani, il se passe dix choses simultanées ou successives, dans une phrase de Charlier, il ne s’en passe qu’une. Certes, celle-là est irréprochable à tous égards, mais cela limite quand même singulièrement les possibilités de la conversation. Du coup, en dépit de moments, notamment dans les deux derniers mouvements, où on a aperçu ce que le Concert de Chausson peut être, en termes de subtilité de l’écriture, le déséquilibre était quand même trop flagrant pour ne pas nous laisser franchement frustré.

Un concert en demi-teinte donc, si ce n’était qu’entre ces deux œuvres les Modigliani ont intercalé le Quatuor de Ravel. On les y attendait de pied ferme, après leur Debussy de l’an dernier ; ils ont réussi à complètement nous y surprendre. On n’a pas été déçu : leur Ravel était aussi remarquable qu’on pouvait l’attendre, à la hauteur de leur Debussy, ce qui est déjà une prouesse. Mais, alors que ces deux œuvres, qu’on réunit d’ailleurs si souvent au disque que beaucoup de mélomanes ont plutôt dans l’oreille un seul quatuor en huit mouvements, sont si parentes qu’il aurait suffi aux Modigliani d’y appliquer les mêmes recettes pour y atteindre les cimes, ils ont choisi de partir dans une direction complètement différente.

Ce qui était extraordinaire, dans leur Debussy, c’était cette manière d’articuler une lecture très moderniste, qui expose avec une pleine clarté la structure harmonique à chaque instant, et une sorte d’expressionnisme postromantique qui affleure constamment chez Debussy, et pour lequel il importe de s’abandonner au lyrisme de la partition. Cela donnait un Debussy totalement cohérent, où tout s’assemblait avec une nécessité et une évidence très rarement entendues. Dans Ravel, ils sont allés chercher du côté de l’impressionnisme et, surtout, du côté du rêve. Ces quatre mouvements ont été interprétés comme un seul songe, une traversée hallucinée où s’entrelacent certes des éléments fort disparates, mais tous tellement imprégnés d’onirisme que leur conjonction se fait avec un naturel confondant. Et, là encore, comme avec leur Debussy, pourtant par des voies fort différentes, on se dit : « mais bien sûr ! »

Un exemple qui résume à lui seul notre surprise : les pizzicatos du deuxième mouvement du Quatuor de Debussy avaient été enlevés par les Modigliani avec une telle saveur et une telle sensualité qu’on salivait d’avance à l’idée de ceux du Quatuor de Ravel et de tous les hispanismes qu’on y rencontre. Pas du tout ; au lieu de s’engouffrer dans cette brèche trop facile, c’est un écho lointain d’une Espagne rêvée, déjà perdue et objet de nostalgie, qu’ils nous ont fait entendre, et c’était d’autant plus poignant. Ce n’était pas le Ravel virtuose et ébouriffant, mais le Ravel intime dont on perçait les secrets. Comme une leçon à méditer et qui faisait tout le prix de ce concert.

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- Nice
- Monastère de Cimiez
- 30 juillet 2010
- Francis Poulenc (1899-1963), Sonate pour piano et violon
- Maurice Ravel (1875-1937), Quatuor à cordes en fa majeur, opus 35
- Ernest Chausson (1855-1899) : Concert pour piano, violon et quatuor à cordes en ré majeur, opus 21
- Pascal Rogé, piano
- Olivier Charlier, violon
- Quatuor Modigliani : Philippe Bernhard, violon I ; Loïc Rio, violon II ; Laurent Marfaing, Alto ; François Kieffer, violoncelle






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