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Chant de l’amour et de la mort de Viktor Ullmann

samedi 23 janvier 2010 par Thomas Rigail

Après avoir présenté son opéra Der Kaiser von Atlantis, le forum Voix étouffées consacrés aux compositeurs persécutés par les nazis propose d’entendre trois des dernières pièces écrites par Viktor Ullmann, alors interné au camp de Theresienstadt.

La sonate pour piano n°6, datée du premier août 1943 et dont la première fut donnée à Theresienstadt par la pianiste Edit Steiner-Kraus, est une œuvre représentative du style synthétique de Viktor Ullmann : durant ses trois mouvements, de complexes techniques de contrepoint supportent un matériau mélodique qui mélange, souvent dans la polytonalité, diatonisme simple et chromatisme. Il n’y a nul apitoiement sur soi ici, pas de grisaille morbide mais un sarcasme à froid, une violence intérieure glissée dans les dissonances, et aussi une franche vitalité, une volonté forcené dans la conduite rythmique, qui demandent au pianiste de maîtriser de brusques changement de tons. Bertrand Giraud, percutant mais sans brutalité excessive, tient avec autorité, malgré quelques imprécisions dans les moments les plus virtuoses du dernier mouvement, le discours parfois disparate de la partition tout en faisant ressortir de subtiles couleurs presque Scriabinesques (la fin du premier mouvement) dans les quelques moments doux.

Plus capricieuse encore, utilisant de nombreuses citations, la septième sonate, datée du 22 août 1944 et qui était destinée à être une fois orchestrée la deuxième symphonie du compositeur, est moins pianistiquement virtuose mais peut être plus réussie. De son premier mouvement à l’humeur labile, plus chantant que la sixième sonate et aux inclinaisons presque jazz, jusqu’à sa variations et fugue finale à la polyphonie complexe, l’œuvre multiple dans un ton sarcastique les références, les citations et les détournements (l’hymne national slovaque, un thème populaire juif, des passages de son propre opéra Der Sturz des Antichrist...). Bertrand Giraud, malgré un dernier mouvement un peu bruyant, pris trop fort trop tôt au détriment de la clarté de la polyphonie, se révèle encore une fois excellent : dans le troisième mouvement en particulier, un adagio dodécaphonique, il fait chanter avec délicatesse le thème atonal initial et conduit remarquablement la pièce jusqu’à son climax central, le sommet émotionnel de cette sonate, avant de conclure dans de superbes couleurs nocturnes. Le reste est du même niveau : polymorphe, le pianiste se glisse dans les ruptures de la partition et en fait ressortir des couleurs insoupçonnées.

Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke (« Chant de l’amour et de la mort du cornette Christopher Rilke »), peut être la dernière œuvre conservée écrite et partiellement orchestrée par Ullmann entre juillet et septembre 1944, est une pièce pour récitant et piano qui utilise 13 extraits du texte de Rainer Maria Rilke racontant la mort d’un ancêtre supposé du poète engagé comme porte-drapeau dans la guerre contre les turcs en 1633. Malheureusement, sans doute pour des raisons pratiques, l’œuvre était dite en français : il parait assez évident à l’écoute que le récit et sa cohésion avec la musique sont pensés pour l’allemand, et le français atténue nettement l’impact dramatique du texte tout en en faisant ressortir les naïvetés, d’autant que le récitant Olivier Achard, au ton souvent trop exalté voire maniéré, stylistiquement à côté de l’œuvre, donne dans son phrasé l’impression d’une mauvaise imitation des intonations allemandes, peut être imposée par l’apposition de notre langue à la partition. C’est d’autant plus dommage que les moments où il choisit une récitation plus sobre sonnent de manière bien plus appropriée.
Au risque de perdre la lisibilité du texte pour le public, et étant donné le contexte du forum Voix étouffées, il eut été peut être plus judicieux de donner le texte dans sa version originale.

Par contre, Bertrand Giraud, aussi présent dans les sections les plus violentes (les sections V et VI) que subtil dans les moments les plus mystérieux (fin de la section III), livre une interprétation remarquable de cette partition moins inconstante et plus immédiatement dramatique que les deux sonates qui précédaient et parvient, avec une force certaine, à porter le tragique et la poésie du récit. Avec ses mains pour guides, nous ne sommes jamais en train d’arpenter un musée ou un mémorial ; nous sillonnons les artères d’une musique toujours vivante.

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- Paris
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- 20 janvier 2009
- Viktor Ullmann (1898-1944), Sonates pour piano n°6 et 7 ; Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke
- Olivier Achard, récitant
- Bertrand Giraud, piano





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