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Changements (pas poste pour poste)

jeudi 12 juin 2008 par Théo Bélaud
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Yuja Wang
© Christian Steiner

En ces temps d’effervescence footballistique, l’appréhension d’une blessure de dernière minute et son remplacement se font-elles autrement ? Murray Perahia, attendu en clôture de la saison de Piano**** au Châtelet, a annulé le jour même son récital, rattrapé par cette méchante pathologie chronique qui rend sa présence scénique sporadique depuis quelques années. Au lieu du programme Bach-Beethoven-Brahms-Chopin prévu, la jeune prodige chinoise (pléonasme, soit) Yuja Wang, palliait le malheureux forfait à sa manière : Ligeti-Liszt-Scriabine-Bartók-Ravel au menu, et un changement de système et de style de jeu, pour le moins...

Naturellement, on ne saurait reprocher à Yuja Wang de jouer ce qu’elle veut, surtout pour un remplacement au pied levé. Il aurait été parfaitement absurde qu’elle se coltine à l’improviste la gourmande et gourmette première partie de Perahia (partita en mi mineur et Opus 109 !). Le dépaysement n’en demeure pas moins assez violent, son programme faisant la part belle, d’une part à la démonstration pyrotechnique, et de l’autre à la figuration narrative la plus échevelée. Il semble du reste que Wang soit coutumière du rôle de doublure de Perahia et... d’Argerich aux Etats-Unis, où une belle carrière a déjà commencé pour elle. Mais comme on ne voit pas beaucoup d’autres points communs à ces derniers que celui d’annuler fréquemment leurs prestations, on se dit (un peu, juste un tout petit peu) que le tour de passe-passe à quelque chose d’utilitaire... Du reste, il semble qu’une part importante du public venu pour Perahia ait choisi l’option du remboursement plutôt que la formule « deux Wang pour le prix d’un Perahia » : les persévérants se verront en effet invités Salle Pleyel le 4 Décembre prochain pour la prochaine apparition parisienne de la jeune femme. Une idée qui réussit l’exploit d’être inélégamment élégante (ou l’inverse) ! Quoiqu’il en soit, votre serviteur est resté : quand on est invité à dîner, on ne tourne pas les talons une fois sur place parce que les haricots ont remplacé les épinards.

Et il faut reconnaître que le début ne fait pas regretter ce choix : commencer un récital avec des études de Ligeti, dans le genre sympathique, se pose là. Surtout quand les redoutables n°4 et 10 (oui, de Ligeti, pas de l’Opus 10 de Chopin) sont enlevées avec autant d’assurance et, très certainement, d’appétence pour la partition. Ceci étant, pourquoi n’en donner que deux ? Le cycle complet est peut-être encore trop demander (ce ne sera pas le cas dans trente ans, quand Ligeti commencera à bénéficier de son statut de compositeur mort, donc à respecter). Mais deux ou trois autres ? Ce ne sera, hélas, pas en bis...
La suite entretient assez la flamme : une Sonate de Liszt non sans attraits, à coup sûr. Sonorité d’airain étonnante, tenue infaillible des « grandes phrases » (comme celles qui closent la première section d’exposition). A ce moment du récital, on se dit que Piano**** a effectivement réussi à dénicher avant tout le monde un grand nom en devenir, comme à l’ère héroïque : car cette force motorique implacable et, cela va sans dire, cette aisance digitale souveraine, ne paraissent en rien gratuites. Mais il y a un sérieux hic cependant : c’est Gretchen ! Une Gretchen-Lolita, minaudant et clignant de l’oeil, ou posant lascivement avec la fausse fragilité d’une vraie aguicheuse... C’est d’autant plus agaçant que la pianiste ne se contente pas de son autorité technique, et maîtrise mentalement son sujet : le contrôle de l’économie architecturale de l’oeuvre est impressionnant, au vu de l’investissement physique considérable. Mais l’aménagement intérieur et l’éclairage laissent sérieusement à désirer : c’est la vision du mâle dominant qui, univoque, est inférée de la Sonate en si mineur ! Le Mal est dur, l’homme est dur au mal (et musclé), la femme est, elle, trop ambigüe pour être vraiment humaine et sincère. Mais Faust sans la naïveté innocente de Marguerite au Rouet n’est pas Faust. In fine, entre le second degré et la caricature involontaire, il reste un nécessaire premier degré sur les thèmes féminins de l’oeuvre qui échappe à Wang ; aussi fouillée soit son approche de la sonate, c’est au fond une démarche parfois plus simple et directe qui y fait défaut. Mais les belles promesses sont là.

Ce n’est pas en seconde partie qu’elles se confirment, hélas ; ou si peu. Certes, la sonate de Bartók convainc par sa droiture, son absence d’excès et d’esbroufe bruyante - ne peut en faire sourdre l’humanité qui veut. Ce qui confirme la pertinence du dyptique enchâssé Ligeti-Bartók encadrant Liszt-Scriabine. Mais les défauts mentionnés dans la sonate de Liszt précisément, deviennent rédhibitoire dans la sonate-fantaisie de Scriabine : Wang réduit cette dernière à un pur - et très superficiel - exercice de style rhétorique, faisant se succéder l’extrême impressionisme, prétexte à une vaine démonstration de jeu perlé, et l’extrême motorisme brutal. Le résultat est des moins marquants : ce schématisme est frustrant quand les moyens pianistiques mis en exergue sont tels. On espère que Wang a d’autres moyens que... pianistiques. Mais Scriabine n’est définitivement pas cet hybride de Debussy et Prokofiev. On aurait en tous les cas pu rester sur la bonne impression de la sonate de Bartók. A cet intelligent programme en miroirs, pourquoi diable ajouter la Valse de Ravel ? Pour les hourras de la foule en délire, certes, et par crainte que Bartók ne soit pas le bon intermédiaire. Les hourras, bien évidemment, seront au rendez-vous, mais quel ennui pourtant ! S’il y a bien un morceau de bravoure virtuose qui doit se prendre de loin et de haut par le pianiste, avec un détachement de dandy cabotin, c’est bien la Valse de Ravel ! Mais Wang, manifestement, prend cela très au sérieux, et se plait avec une application confondante à convaincre (était-ce bien nécessaire, qu’elle sait fabuleusement bien jouer du piano). Tant d’espoirs soulevés méritaient meilleure sortie que cette Valse, et a fortiori que l’inévitable rafale de bis d’une trivialité hallucinante, presque digne du public du Châtelet, ce qui n’est pas peu dire.

On espérera mieux l’année prochaine, Salle Pleyel, d’une invitée régulière des orchestres de Boston et New-York. En attendant, (et cela n’a certes strictement rien à voir), souhaitons un rétablissement prompt et durable à Murray Perahia.

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 10 Juin 2008
- György Ligeti (1923-2006), Etude n° 4 : Fanfares ; Etude n°10 : Der Zauberlehrling ; Franz Liszt (1811-1886), Sonate en si mineur ; Alexander Scriabine (1872-1915), Sonate n°2 en sol dièse mineur Op.19 « Sonate-Fantasie » ; Bela Bartók (1881-1945), Sonate pour piano BB 88M ; Maurice Ravel (1875-1937), La Valse
- Yuja Wang, piano






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