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Chambre avec hauteur de vue

vendredi 16 mai 2008 par Théo Bélaud
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Antoine Tamestit
DR

Ouf. On pouvait commencer à s’interroger sur la valeur réelle des chambristes français cotés du moment, après les prestations mitigées voire franchement décevantes des frères Capuçon ou de Demarquette/Dalberto ces derniers mois. Celle d’Antoine Tamestit et Nicholas Angelich à l’Auditorium du Louvre a remis les pendules à l’heure, offrant un récital d’une rigueur et d’une densité de propos du meilleur niveau.

Antoine Tamestit est présenté comme l’un des plus prometteurs altistes de la nouvelle génération (disons, post 1975), et son cursus est des plus flatteurs (il a notamment étudié avec Tabea Zimmerman). Lauréat entre autres du concours William Primrose, il est à remarquer qu’il n’a pas consacré son premier disque aux sonates de Brahms ou à Schumann comme tout le monde, mais à George Benjamin, pour Nimbus. Bref, son parcours et... son apparence donnent l’impression d’un musicien à la tête aussi bien faite que les doigts. Sa gestuelle est assez exemplaire de ce que l’on peut attendre d’un musicien honnête et concentré, le mouvement et le déplacement étant strictement subordonnés au problème technique ponctuel posé par la partition. Sur les notes longues mettant à l’épreuve le difficile contrôle du vibrato de l’alto, Tamestit semble évoquer la leçon d’Oistrakh : le vibrato part de la pointe de l’orteil. Et le musicien se met au garde à vous.

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Nicholas Angelich
DR

Donc, le monsieur bénéficie, comme disent les directeurs de ressources humaines, d’une excellente présentation. Plus sérieusement, celle-ci sert incontestablement la musique. Une sonorité chaleureuse et à l’homogénéité rarement prise en défaut : ce n’est pas courant, même au plus haut niveau, pour cet instrument. En tout et pour tout, dans un programme difficile et consistant, trois ou quatre problèmes de justesse sur autant de notes ont pu être relevés (scherzo de Mendelssohn, fin du mouvement lent de Brahms). Une capacité de projection et de maîtrise de l’espace sonore assez impressionnante, grâce à laquelle les ponctuations à doubles cordes ne sonnent jamais rêches ni étriquées. Et un sens de l’élocution noble assez évident.

Ce n’est pas tout : le programme a tout pour lui. Certes, un monstre sacré brahmsien d’usage (le premier), mais posé presque en intermède entre deux oeuvres paraissant en miroir. Une bien connue (Chostakovitch) répond à une rarissime (Mendelssohn). Rien que pour avoir donné à (re)découvrir cette merveille, merci aux deux compères. Trouver un enregistrement de cette sonate en ut mineur n’est pas chose aisée [1], mais vous vous devez de le faire (une bonne façon de rendre l’oeuvre plus accessible serait que Tamestit et Angelich la mettent en boite : à bon entendeur...). C’est en tous cas avec ce genre d’oeuvres que l’on comprend qu’il serait plus intéressant de donner l’intégralité de l’oeuvre de Mendelssohn que de celle de n’importe qui de sa trop fameuse « génération ». Singulièrement s’agissant du piano et de la musique de chambre... En tous cas, même si le parallèle peu sembler scabreux, il y a bien analogie entre les deux oeuvres distantes de 151 ans : un premier mouvement mêlant introduction programmatique et forme sonate, un scherzo riche et développé, une cantilène variée et proposant des variations finales proches de la cadence concertante. Une belle façon de démontrer que, pour le seul génie formel, Mendelssohn était bien le plus grand musicien entre Schubert et Brahms.

Et la démonstration a lieu à tous les étages. Angelich fait dès l’introduction étalage de sa science de la sculpture polyphonique reposant sur la chaleur du registre grave (dans les deux sens), ce qui est à très bon endroit pour le piano mendelssohnien (eh non, ce piano n’est pas graciles enchaînements d’arabesques et ornements, et c’est le seul descendant directement des chorals de Luther et Bach...). Il a en plus le mérite de ne se concentrer que sur la gravité hypnotique de sa partition, malgré la similarité troublante des attraits de la tourneuse des pages de celle-ci. « Composition » d’une singulière synesthésie ! Le scherzo, tout à fait fidèle à un esprit qui annonce plus celui de l’Opus 99 de Brahms qu’il ne rappelle l’idiome de l’Octuor, est joué avec toute la force et la densité contrapuntique requise. Dans le thème et variations, les deux exécutants font pareillement merveille, ce qui est heureux car, comme souvent dans les oeuvres de chambre de prime adolescence de Mendelssohn, la partie de piano est redoutablement volubile. Une prestation grave et concentrée, rendant pleinement justice à un chef d’oeuvre absolu du répertoire.

Les seules réserves à formuler pour ce concert concernent la sonate en fa mineur de Brahms. Elles sont cependant peu significatives : une impression de manque d’intimité expressive dans les deux mouvements centraux, et une quasi certitude qu’il manque encore une chose à la palette expressive de Tamestit : un piano/pianissimo de la même homogénéité sonore que le reste, ce qui fait qu’il ne va pas chercher assez loin ces dynamiques quand la musique l’exige. Ceci mis à part, du très bon Brahms, Angelich fournissant à bon escient son expertise en la matière, et parvenant judicieusement à attirer l’attention sur les savants jeux d’intervalles du deuxième mouvement. Tamestit montrait l’étendue de ses moyens dès les premier forte ponctuant le premier thème de la sonate - c’est peu dire : cette fin de phrase ne m’a jamais paru aussi viscérale, en vérité [2] ! Angelich phrasait avec une autorité absolue le second thème, du genre de celle qui dit « ça se joue comme ça, de sorte que c’est clair ». Malgré les deux premières notes moins claironnantes qu’espérées, le finale emportait sans discussion l’adhésion, et convainquait définitivement de l’osmose du duo.

Très peu de choses à dire sur leur Chostakovitch, d’une autorité assez exceptionnelle : de leur force de concentration, on retiendra un adagio conclusif à faire pleurer les pierres, car rendu à l’évidence de sa signification. Loin d’apparaître comme un vaste collage beethovenio-wagnero-tchaikowsko-bergien, essentiellement ironique, le mouvement est puissamment ramené par Tamestit et Angelich à son organicité. Au lieu de passer au marqueur fluo les citations, au lieu de donner la récollection kitsch, le duo part du motif obstiné de la Quatorzième Sonate de Beethoven et en fait un pivot réflexif révélateur d’une introspection sur le destin hagard de la « haute culture » - sorte de réponse aux Metamorphosen straussiennes. Que signifie encore l’expressivité de ce thème en 1975, c’est-à-dire tout à l’heure ? A travers quoi l’entendons-nous ? De quelles barbaries n’a-t-il pu nous sauver ? Qu’y a-t-il encore à espérer alors ? Ainsi joué d’un souffle, le testament de Chostakovitch, qui dit bien plus de la profondeur du compositeur que toutes ses symphonies réunies, parvient à sa fin : nous interroger jusqu’à la peur de ce qui advient de l’humanité. Faut-il encore préciser que ce n’est pas en déversant leurs vies intimes que nos hôtes nous font faire ce cheminement ?

Heureusement, non : il reste des musiciens qui sentent assez les choses dites dans la musique pour ne pas bavarder dessus - Tamestit a failli ensuite expliquer pourquoi il ne fallait pas jouer de bis, avant... d’en jouer un, mais c’est sans importance. Il reste même des publics d’une qualité d’écoute presque idéale ! Chacun a pu repartir avec de vraies questions, c’est-à-dire de vraies craintes sur notre monde. Sous l’orage, au sortir sur la rue de Rivoli, le Conseil d’Etat faisait face, imperturbable.

NB : ce concert sera à l’antenne de France Musique le 23 Mai à 10 heures.

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- Paris
- Auditorium du Louvre
- 14 Avril 2008
- Felix Mendelssohn (1809-1847) : Sonate pour alto et piano en ut mineur (1823/24) - Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour alto et piano en fa mineur, opus 120 N°1 - Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Sonate pour alto et piano, opus 147.
- Antoine Tamestit, alto ; Nicholas Angelich, piano.

[1] Mis à part en acquérant une intégrale de la musique de chambre de Mendelssohn, ce qui existe. La raison de cette rareté est que l’oeuvre fait partie du corpus de pièces sans numéro d’opus du Mendelssohn de 10-18 ans, pièces que Mendelssohn ne jugeait pas dignes d’être publiées...

[2] Alors même que l’actualité discographique de classiqueinfo-disque.com me fait depuis plusieurs semaines avaler des sonates pour alto de Brahms quotidiennement... vous saurez bientôt pourquoi !











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