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Céphale et Procris : un Grétry en demi-teinte

mercredi 2 décembre 2009 par Philippe Houbert

On ne peut que remercier le Centre de musique baroque de Versailles d’avoir consacré ses désormais traditionnelles « Grandes Journées » de l’automne 2009 à André-Ernest-Modeste Grétry. Ce compositeur fait partie de ces musiciens dont la simple connaissance du nom semble empêcher d’y aller voir de plus près du côté de l’œuvre.

Quasi contemporain de Haydn, né neuf ans après ce dernier et décédé quatre années après l’auteur de la Création, comme lui, sorte de passeur entre l’époque baroque et le pré-romantisme, mais, à la différence du maître de Rohrau, vivant toujours une forme de purgatoire. Pensez donc ! Admiré de Marie-Antoinette, reine réputée frivole, enfourchant le cheval musical révolutionnaire, protégé par Napoléon, pour finir ses jours dans l’Ermitage de Rousseau à Montmorency, que de « tares » potentielles pour un liégeois aux yeux d’un public français supportant d’autant moins les girouettes qu’il pourrait l’être lui-même !

C’est bien évidemment au Grétry de Marie-Antoinette que l’institution versaillaise s’est intéressée sur ces mois d’octobre et de novembre, le cycle se finissant ce 21 novembre par Céphale et Procris.
En peu d’années, Grétry est devenu l’une des personnalités les plus en vue du monde musical français. Son premier opéra-comique, Le Huron, de 1768, lui vaut l’attention de la Cour, et particulièrement de la Dauphine. Les créations se succèdent à un rythme effréné : pas moins de six comédies, opéra-comiques et comédie-ballet pour les seules années 1770 et 1771, cette dernière année se terminant avec la création du Zémire et Azor, chef d’oeuvre du compositeur.

C’est donc tout naturellement que la Cour fait encore appel à lui à l’occasion des festivités données autour du mariage du troisième petit-fils de Louis XV, le comte d’Artois, futur Charles X. Après les fastes terriblement couteux du mariage de l’ainé, le futur Louis XVI, en 1770, et ceux beaucoup plus modestes des noces du comte de Provence l’année suivante, les spectacles donnés en cette année 1773 se situèrent à mi-chemin des deux précédents mais avec une franche tendance à la modernité de l’époque. La génération précédente, celle des Dauvergne, Francoeur, Rebel, laissait la place à Philidor, Gossec et Grétry.

C’est donc avec Céphale et Procris que Grétry contribua aux festivités. L’ouvrage fut créé à Versailles le 30 décembre 1773 et « n’eut qu’un médiocre succès », nous renseigne l’auteur lui-même. Faute de critiques de l’époque très argumentées, on ne peut que se livrer à quelques suppositions sur cet insuccès. D’abord, Marmontel, avec lequel Grétry collaborait depuis quelques années, avait donné un livret très faible sur un sujet lui-même passablement ennuyeux. Puisant dans les Métamorphoses d’Ovide, Marmontel nous présente le fils d’Eole, Céphale, aimant Procris, mais tout autant la chasse. Fort beau, le voici enlevé par l’Aurore, mais par fidélité à sa belle, il ne cède pas aux tentations de la nymphe et cette dernière finit par le congédier. Néanmoins, il est contraint de mentir à son épouse et, furieux contre lui-même, il l’abandonne. Lors d’une partie de chasse, allongé dans les taillis, il entend un bruit, se croit attaqué par une bête fauve, lance son javelot …….. et tue Procris.

En plus d’avoir à faire à un livret peu palpitant, le public fut peut être aussi surpris par l’importance de la partie orchestrale et chorégraphique. Toujours est-il que la reprise parisienne, seize mois plus tard, parut bien pâle face aux productions récentes et contemporaines du nouvel astre, Gluck : Iphigénie en Aulide (avril 1774) et Orphée et Eurydice (août 1775). Mais il serait injuste de cantonner l’œuvre dans un style désuet car Grétry est un très bon connaisseur des voix et sait animer l’œuvre en la dotant d’airs et d’ensembles bien troussés.

Ayant découvert l’œuvre au travers de cette version de concert, nous ne bénéficions d’aucun point de repère, pas même discographique. L’impression générale qui se dégage de ce « ballet héroïque », c’est, qu’à l’inverse du Tristan, la qualité générale de l’œuvre décline d’acte en acte. Les meilleurs moments se situent indiscutablement au premier et au début du deuxième acte. L’air de l’Aurore au début de l’opéra a des accents mozartiens. L’air du même personnage à la troisième scène bénéficie d’une superbe introduction au hautbois et l’accompagnement aux bois de cet air a de beaux accents pathétiques. D’ailleurs, d’une façon générale, l’utilisation des bois par Grétry est assez remarquable. Malheureusement, les danses du deuxième marquent comme une césure qualitative.

A cette œuvre intéressante à connaître, il eût fallu un bel ensemble orchestral et vocal pour en faire ressortir les meilleurs moments et donner une cohérence au tout. Disons que ce que nous avons entendu, par des interprètes jeunes, est de qualité correcte mais insuffisante pour soutenir l’intérêt d’un bout à l’autre. Si Guy van Waas met une grande énergie dans la direction de l’ensemble Les Agrémens, ceci ne cache tout de même pas le manque d’épaisseur des cordes et des cors souvent à la limite de la justesse. Les bois, par contre, s’en tirent très bien.

Côté vocal, le Céphale proposé par Pierre-Yves Pruvot est bien ce personnage assez infatué de lui-même et finalement assez bêta. Le timbre est agréable mais la voix bouge dans l’aigu. Bénédicte Tauran serait une excellente Aurore si sa diction était meilleure (on ne comprend pas un traître mot dans l’aigu). La jeune Katia Vellétaz mérite tous les éloges dans le rôle de Procris : timbre chaud, voix bien équilibrée dans tous les registres, bonne actrice au dépit des limites imposées par la version de concert. Le Chœur de chambre de Namur est, comme d’habitude, tout à fait remarquable.

Espérons que ces Journées Grétry 2009 et les quelques événements périphériques (Royaumont, Festival baroque de Pontoise, Opéra-comique début 2010) donneront envie à des interprètes plus aguerris de se frotter à l’œuvre d’un compositeur trop négligé.

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- Versailles
- Opéra Royal du château
- 21 novembre 2009
- André-Ernest-Modeste Grétry (1741-1813), Céphale et Procris sur un livret de Marmontel – version de concert
- Céphale, Pierre-Yves Pruvot ; Procris, Katia Vellétaz ; l’Aurore, Bénédicte Tauran ; Palès et la Jalousie, Isabelle Cals ; Flore, Aurélie Franck ; l’Amour, Caroline Weynants
- Chœur de chambre de Namur
- Les Agrémens
- Guy van Waas, direction






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