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Capriccio : prima la musica

lundi 24 septembre 2012 par Gilles Charlassier
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Michaela Kaune, Die Gräfin
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Ultime production de son mandat, commandée à l’un de ses metteurs en scène aussi emblématique que prolifique, Hugues Gall avait conçu ce Capriccio comme un épitomé de ses neuf années à la tête de l’Opéra national de Paris autour de sa diva fétiche, Renée Fleming. Le plateau de stars devait par ailleurs voir les débuts dans la fosse de Garnier de Christian Thielemann, remplacé au dernier moment par Günter Neuhold et Ulf Schirmer. Un tel condensé circonstanciel de prestige encourait le risque de se ternir avec le passage au répertoire. Si la première reprise en 2007 sous la baguette de Hartmut Haenchen n’avait pas laissé un souvenir impérissable, cette seconde dirigée par Philippe Jordan redonne une fraîcheur au Capriccio de Robert Carsen qu’il n’avait peut-être d’ailleurs jamais eue.

Mise en abyme de l’art théâtral, l’ultime ouvrage lyrique de Richard Strauss convoque les muses pour reposer l’éternelle question de la primauté de la musique ou du verbe dans l’opéra, en la replaçant dans un salon aristocratique aux environs de Paris à la fin du dix-huitième siècle, en plein cœur de la querelle entre gluckistes et piccinistes, sans manquer de se souvenir de celle des Bouffons, laquelle mettait les partisans de Rameau aux prises avec ceux de Pergolèse et des Italiens. En dépit de la distance temporelle, cette évocation nostalgique d’un âge auquel le fossé chronologique confère une innocence qu’il n’a sans doute jamais connue et qui n’a pas conscience de vivre ses dernières heures, ne saurait manquer de susciter un rapprochement avec la posture de l’ouvrage, sourd au chaos de la guerre qui ébranle le monde en ce début des années quarante, ce que le régisseur canadien n’a pas manqué de suggérer discrètement avec des costumes de l’époque de l’écriture, et un officier en imperméable de noir nazi – facilité qui n’altère guère l’élégance ni la lisibilité du spectacle. Le sujet en effet constitue une pièce de choix pour ce virtuose des effets de spécularité qu’est Robert Carsen – décor de coulisses reléguant le lieu de la représentation en fond de plateau, duplication du rideau de scène inaugurant le finale avant l’immense tain dans lequel se mire la comtesse, et enfin la déconstruction de la scène jusqu’au foyer de la danse où s’exerce une soliste. Même si l’on a ici davantage affaire à la synthèse brillante d’un savoir-faire que d’une réelle audace scénographique – ce qui n’empêche nullement des moments singulièrement émouvants –, cela a le mérite d’une grande clarté dramaturgique, écrin idéal pour suivre cette conversation en musique.

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Michaela Schuster, Die Schauspielerin Clairon ; Bo Skovhus, Der Graf
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Car la cheville de la réussite de cette reprise se trouve dans la direction de Philippe Jordan. Si le directeur musical de la maison a plus d’une fois démontré ses affinités avec le corpus straussien, il se distingue ici par son calibrage d’une remarquable justesse. Sa lecture très chambriste a non seulement le mérite de ne pas brutaliser les raffinements du camaïeu orchestral de la partition, mais surtout de faire entendre la cohérence des motifs qui l’innervent. Plutôt qu’une mise en avant des thèmes saillants, il les fond avec l’ensemble de la texture musicale, soulignant la continuité d’un texte entièrement informé par le principe de la variation – ou de la variante si l’on considère une filiation malhérienne selon une herméneutique adornienne. Le déroulement narratif gagne ainsi en fluidité, minorant les ponctuelles baisses de régime que ne peut manquer de susciter ce brillant bavardage joué sans entracte – avec ses deux heures trente d’une seule traite il frôle les limites que le genre lyrique semble avoir imposé à l’attention du public. Un subtil équilibre se créé, entre intellect et émotion, l’un se nourrissant de l’autre, comme le verbe et la musique dans l’opéra. Sous ses dehors d’indécision, le chef semble avoir, comme la comtesse, pris le parti de la musique – avec le compositeur pour guide délicat, qui ne force jamais le choix. Prima la musica, mais musique jamais dominatrice.

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Manuel Nuñez Camelino, Ein italienischer Tenor ; Barbara Bargnesi, Eine italienische Sängerin
© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Vigilant vis-à-vis de son plateau, Philippe Jordan s’en trouve récompensé – et Strauss. Moins sophistiquée que sa prédécesseure américaine, Michaela Kaune, plus proche d’une Lisa Della Casa que d’une Elisabeth Schwarzkopf, instille une jeunesse salutaire à la comtesse Madeleine, aristocrate sans arrogance, instinctive sans aveuglement. Lumineuse, sans componction aucune, elle fait oublier un frémissement de la ligne parfois sensible. On ne s’attardera pas sur le Comte meilleur acteur que chanteur de Bo Skovhus – mais cela ne va-t-il pas dans le sens de l’argument ? Flamand rayonnant, Joseph Kaiser affirme un lyrisme parfois accusé qui porte les stigmates de ses Lenski et autres slavités.

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© Opéra national de Paris/ E. Mahoudeau

Davantage dans les canons du rôle, Adrian Eröd met en valeur l’amour qu’Olivier porte au verbe. Loin de la vulgarité qui transpirait de l’incarnation d’un Franz Hawlata se croyant en Ochs, Peter Rose dessine un portrait sensible du directeur de théâtre La Roche. En dépit de quelques longueurs, il fait de son monologue l’une des clefs de voûte de la soirée, dépassant le registre comique où le relègue le mépris du poète et du musicien. Moins envahissante qu’une Anne-Sofie von Otter, Michaela Schuster n’a pas besoin de faire diversion grâce à un instrument vocal à la présence honorable. Manuel Nuñez Camelino adopte une stratégie différente dans son apparition en ténor italien, palliant un timbre banal pour une telle partie par son sens inné de la théâtralité, au risque d’un excès que n’auraient pas renié les auteurs, portant une ombre discrète sur sa comparse Barbara Bargnesi. Personnage de caractère, Monsieur Taupe sied sans réserve à Ryland Davies, tandis que Jérôme Varnier parvient aisément, en maître d’hôtel accompli, à faire oublier son entrée escamotée. Les huit serviteurs complètent le tableau dans une scène savoureuse quoique secondaire. Mentionnons le travail du sextuor en guise d’ouverture, les solistes du trio, ainsi que les mouvements chorégraphiques confiés par Jean-Guillaume Bart à son ancienne collègue Laura Hecquet, parachevant d’exprimer les connivences tissées par la production avec les forces de l’institution qui l’accueille. Servie comme elle l’est pour cette reprise, elle ne risque pas la routine, et finit par faire regretter le nombre limité de représentations qui lui est accordé.

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- Paris
- Palais Garnier
- 19 septembre 2012
- Richard Strauss (1864-1949), Capriccio, Conversation en musique en un acte. Livret de Clemens Strauss et Richard Strauss.
- Mise en scène, Robert Carsen ; Décors, Michael Levine ; Costumes, Anthony Powell ; Lumières, Robert Carsen et Peter van Praet ; Dramaturgie, Ian Burton ; Jean-Guillaume Bart.
- Michaela Kaune, Die Gräfin ; Bo Skovhus, Der Graf ; Joseph Kaiser, Flamand ; Arian Eröd, Olivier ; Peter Rose, La Roche ; Michaela Schuster, Die Schauspielerin Clairon ; Ryland Davies, Monsieur Taupe ; Barbara Bargnesi, Eine italienische Sängerin ; Manuel Nuñez Camelino, Ein italienischer Tenor ; Jérôme Varnier, Der Haushofmeister ; Antonel Boldan/Chae Wook Lim/Vincent Morell/Christian Rodrigue Moungoungou/Slawomir Szychowiak/Ook Chung/Yves Cochois/Hyun-Long Roh, Acht Diener ; Laura Hecquet, Eine junge Tänzerin.
- Sextuor : Frédéric Laroque/Vanessa Jean, Violons ; Laurent Verney/Diederick Suys, Altos ; Aurélien Sabouret/Jean Ferry, Violoncelles. Trio : Agnès Crépel, Violon ; Tatjan Uhde, Violoncelle ; Sandra Westphal, Clavecin.
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Philippe Jordan, direction.











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