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Cadmus et Hermione : et l’opéra français fut !

vendredi 3 décembre 2010 par Philippe Houbert
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© Elisabeth Careccio

En janvier 2008, l’Opéra-comique accueillait Vincent Dumestre et Benjamin Lazar, tout auréolés de leur triomphal Bourgeois gentilhomme pour un défi d’une toute autre nature. Il s’agissait de redonner vie au premier opéra de Jean-Baptiste Lully, Cadmus et Hermione et, ainsi de boucler, vingt ans après le mémorable Atys de William Christie et Jean-Marie Villégier, le renouveau de l’opéra baroque français.
A peine trois années plus tard, et quelques mois avant la reprise de l’ Atys susnommé, l’Opéra-comique redonnait ce spectacle pour cinq représentations.

En ce mois d’avril 1673, Lully et Philippe Quinault vont mettre au point la formule autour de laquelle bon nombre d’auteurs tournaient depuis un siècle : l’alliance entre théâtre, musique et danse en langue française. Les premières réflexions aveint été menées autour d’Antoine de Baïf et de l’Académie de Musique et de Poésie dans les années 1570, avec ce rêve de retrouver les effets du théâtre grec. Compte tenu de l’importance prise par la danse à la cour des Valois, c’est vers le ballet de cour que les premiers efforts tendirent. Ballet comique (entendez théâtral), puis mélodramatique, aboutissant aux œuvres données au tout début du règne de Louis XIV, comme « le Ballet de la Nuit » de 1653, dans lequel les entrées sont agrémentées de récits chantés destinés à expliquer l’action. Lully, participant à ces ballets comme danseur, observe, apprend. Il compose ses premières œuvres et, à partir de 1661, crée avec Molière la comédie-ballet, étape décisive dans le processus de développement qui mènera à l’opéra. En 1670, le Bourgeois gentilhomme porte témoignage des questions de préséance qui se posaient entre les disciplines : « La musique et la danse …. La musique et la danse, c’est là tout ce qu’il faut ».

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© Elisabeth Careccio

L’année suivante, un nouveau pas est franchi avec la tragédie-ballet Psyché, musique de Lully, texte parlé de Corneille et Molière, texte chanté de Quinault. Ce Quinault dont l’habile Lully sent tout de suite qu’il va être, après la rupture puis la mort de Molière en février 1673, et la retraite de Benserade, l’homme avec lequel il va pouvoir créer un genre et une institution. Comme il faut se garder de toute terminologie italienne, le mot « opéra » ne sera pas utilisé, laissant la place à la tragédie lyrique.
Lully et Quinault vont récupérer à leur profit les débris de l’Académie d’Opéra gérée par Perrin et Cambert, la faillite ayant envoyé le premier en prison, le second en exil à Londres.

Créé dans le jeu de paume du Bel Air, situé rue de Vaugirard, plus ou moins en face de l’actuel Théâtre de l’Odéon, Cadmus et Hermione doit beaucoup à un troisième larron, le machiniste et décorateur italien Vigarani, qui concevra ce qui sera l’une des raisons du succès de l’œuvre. Pierre Bayle déclarera en 1676 : « Cela est fort beau à voir et à ouïr. Tous les vers s’y chantent par des musiciens qui sont des élèves du fameux Baptiste Lulli, italien de nation, et on voit jouer les machines avec un succès enchantant, mais hors de là, rien de plus plat … Cet opéra est si peu de chose quand il est dénué de la musique et d l’actuelle représentation des changements de théâtre et de l’exécution des machines que cela ne vaut pas le port. » Voilà qui est envoyé !

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© Elisabeth Careccio

Il n’en reste pas moins vrai que cette œuvre expérimentale, encore un peu brouillonne en regard des chefs d’œuvre à venir, réussit du premier coup à rassembler les ingrédients de ce qui sera le premier genre lyrique français jusqu’au déclin de Rameau, 90 ans plus tard :
une ouverture instrumentale solennelle (la fameuse ouverture à la française qui plaira tant à l’Europe entière, Bach et Haendel les premiers), un prologue introduisant l’action par des allusions allégoriques aux mérites du souverain (ici, le Soleil mettant fin aux manigances de l’Envie et réduisant le serpent Python à néant), cinq actes mêlant airs solistes, récitatifs, chœurs et épisodes instrumentaux dansés, une chacone conclusive (deux dans Cadmus), l’importance donnée aux chœurs qui font souvent office de personnage secondaire, la rareté des airs solistes, peu enclins à la virtuosité car la priorité doit être donnée à l’intelligibilité du texte, des récitatifs chantants.

Le contrat dût être rempli, en dépit de l’avis de Pierre Bayle, puisque « la Gazette de France » relate le 29 avril 1673 : « Sa Majesté, accompagnée de Monsieur, de Mademoiselle et de Mademoiselle d’Orléans, alla au faubourg Saint-Germain prendre le divertissement de l’opéra, à l’Académie royale de musique établie par le sieur Batiste Lulli, si célèbre en son art ; et la compagnie sortit extraordinairement satisfaite de ce superbe spectacle, où la tragédie de Cadmus et Hermione, fort bel ouvrage du sieur Quinault, est représentée avec des machines et des décorations surprenantes dont on doit l’invention et la conduite au sieur Vigarani, gentilhomme modénois. »

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© Elisabeth Careccio

C’est sur la base de ces éléments et forts du succès du Bourgeois gentilhomme que le duo Dumestre-Lazar, accompagné de Gudrun Skamletz pour la chorégraphie, se mit au travail pour Cadmus et Hermione. On connaît bien désormais les éléments de cette recherche de ce que pouvait être un spectacle théâtral au Grand Siècle : instruments d’époque (allant ici jusqu’à utiliser les quintes de violons reconstruits par les luthiers Antoine Laulhère et Giovanna Chitto), éclairage à la bougie, jeu de face, déclamation selon les règles de Bénigne de Bacilly, costumes foisonnants, décors peints, machinerie pour faire évoluer les décors et faire apparaître l’Amour, le serpent, etc ..

Ce spectacle est, avant d’être un plaisir pour les oreilles, un absolu bonheur pour les yeux. Alain Blanchot retrouve ici, dans un autre univers, ce qu’il avait si bien su restituer dans le Bourgeois gentilhomme, à savoir une variété de couleurs absolument sidérante, jamais criardes, toujours chatoyantes. Simon Vouet et Nicolas Poussin ont du être des sources d’inspiration pour le costumier. En tout cas, le spectateur passe sont temps à se demander quel costume il choisirait s’il en avait la possibilité.

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© Elisabeth Careccio

Comme toujours avec les mises en scène de Benjamin Lazar, le résultat est inversement proportionnel à la débauche d’efforts montrés aux spectateurs. Il obtient énormément avec une apparence de peu, tellement tous les mouvements imposés aux chanteurs sont naturels, tant l’utilisation des décors paraît évidente. Cette tragédie lyrique ayant un petit côté cousine de la Flûte enchantée, Lazar opte pour une vision féérique, presque naïve, de l’œuvre. Le serpent ne fait guère peur. La présence très prégnante des décors laisse peu de place aux évolutions et renforce l’impression que toute l’action se déroule dans un théâtre de marionnettes.

L’époque de la création, suivant une période de conquêtes territoriales et de diplomatie offensive, imprègne l’œuvre. Y respire une profonde tendresse, une sage volupté. Le truculent hérité de la commedia dell’arte (élément italianisant qui disparaitra vite de la tragédie lyrique) fait un parfait équilibre avec les registres héroïques et tragique. Les personnages d’Arbas, de Charite, de la Nourrice sont aussi présents que les deux héros Hermione et Cadmus et plus que le méchant Draco.
Certains tableaux sont d’une beauté envoutante, comme celui du prologue avec toute cette troupe champêtre qui prend peur à l’arrivée de l’Envie et se rassure quand le Soleil fait fuir le serpent ; la fin de l’acte II avec les statues qui s’animent sous le souffle de l’Amour ; le tableau des Sacrificateurs à l’acte III ; la pantomime du IV et, bien sûr, la superbe scène finale.

Musicalement, le spectacle a considérablement gagné depuis trois ans. Vincent Dumestre a pris beaucoup d’aisance dans la conduite d’ensembles plus importants que son traditionnel Poème Harmonique restreint. Claire Lefilliâtre (Hermione) nous est apparue aussi en bien meilleure forme vocale. La voix est magnifique et l’incarnation de cette princesses parfaite. Le baryton allemand, André Morsch, qui nous avait impressionné par la qualité de sa diction, a encore gagné en assurance, en maturité.
Après un début légèrement délicat dans le rôle de Pan (la balance fosse-scène n’était pas tout à fait respectée), Arnaud Marzorati nous délivra son merveilleux abattage, sa connaissance de la gestuelle et de la déclamation baroque, dans le rôle d’Arbas, si proche de Papageno.
A signaler encore l’excellente Isabelle Druet en Charité et Mélisse et Jean-François Lombard qui véhicule avec tant de goût sa Nourrice de Monteverdi en Lully sans oublier Cavalli.

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© Elisabeth Careccio

Remercions encore le Centre de musique baroque de Versailles, la Fondation Royaumont, le Théâtre de Caen et l’Opéra de Rouen-Haute Normandie pour cette co-production qui, incontestablement, restera dans l’histoire de la résurrection de l’opéra baroque, aux côtés d’un certain Atys.

Signalons que le Poème Harmonique est très actif en cette fin d’année 2010, avec « El Cancionero de Don Luis », programme autour de l’influence musicale espagnole au début du XVIIème siècle (Opéra Royal du château de Versailles – dimanche 12 décembre) et un retour à l’Opéra-comique les 22 et 23 décembre pour la reprise du Carnaval baroque, rassemblant arts du cirque, musique et danses à Rome au XVIIème siècle.

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- Paris
- Opéra-comique
- 30 novembre 2010
- Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Cadmus et Hermione. Tragédie en musique en un prologue et cinq actes sur un poème de Philippe Quinault d’après « les Métamorphoses » d’Ovide
- Mise en scène, Benjamin Lazar ; Chorégraphie, Gudrun Skamletz ; Collaboration à la mise en scène, Louise Moaty ; Scénographie, Adeline Caron ; Costumes, Alain Blanchot ; Lumières, Christophe Naillet ; Mauqillage, Mathilde Benmoussa
- Cadmus, André Morsch ; Hermione, ClaireLefilliâtre ; Arbas et Pan, Arnaud Marzorati ; Nourrice et dieu champêtre, Jean-François Lombard ; Charite et Mélisse, Isabelle Druet ; Draco et Mars, Arnaud Richard ; Amour et Pallas, Camille Poul ; le Grand Sacrificateur et Jupiter, Geoffroy Buffière ; le soleil et le premier Prince tyrien, David Ghilardi ; le premier Africain et l’Envie, Romain Champion ; le second Prince tyrien, Vincent Vantyghem ; Junon et Aglante, Luanda Siqueira ; Pallas, Eugénie Warnier ; Second Africain, Tarik Bousselma ;
Echion, Jeroen Bredewold ; l’Hymen, Eugénie Lefebvre ; Vénus, Catherine Padaut
- Danseurs, choeur et orchestre du Poème Harmonique,
- Daniel Bargier, chef de choeur
- Vincent Dumestre, direction






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