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C’est toujours Leningrad (2) : au bonheur des cordes

lundi 22 décembre 2008 par Vincent Haegele
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Yuri Temirkanov
DR

Revoilà la Philharmonie de Saint-Pétersbourg (ex-Philharmonie de Leningrad, ou tout simplement ex-orchestre de Mrawinski) pour le deuxième concert de cette tournée annuelle à Paris. Et pour la deuxième fois consécutive en cette semaine, un concert entièrement consacré à la musique de Prokofiev. Certes, on s’autorisera à penser que nos musiciens pétersbourgeois ne font pas preuve de risque et d’audace en abordant ce répertoire qu’ils connaissent pour ainsi dire au doigté prêt, mais entendre un pareil travail d’introspection sur des partitions vues, jouées et répétées est la preuve que la Philharmonie est restée et reste un très grand orchestre, modeste mais ambitieux. La présence d’une intelligence telle que Youri Temirkanov à sa tête n’y est certainement pas pour rien...

Avant d’entrer dans le vif du sujet, c’est-à-dire la mignonne et redoutable Première symphonie, rappelons combien la structure de cet orchestre repose sur ses seules cordes, à la fois colonne vertébrale, pivot, suc et sève irriguant par leur présence la masse sonore déployée. La Philharmonie n’est pas un orchestre qui rutile : ses cuivres sont secs, parfois rugueux, tandis que ses bois ne sortent pas de l’ordinaire d’un orchestre russe moyen : flûtes sans relief, hautbois et cor anglais envahissants, clarinettes lisses et fagotts bien âpres. Mais voilà, ce sont ces détails sonores, cette pâte sans artifice qui rend toute son authenticité à un orchestre qui privilégie le travail de justesse (malgré des impairs, malheureusement humains) à celui d’une brillance artificielle et malvenue. Surtout, qu’ils ne changent rien et ne se mettent pas à imiter leurs confrères occidentaux gagnés par une uniformisation galopante. Surtout qu’ils continuent à privilégier les interruptions brusques de trombones, les accompagnements résolus de cors prompts à s’effacer et surtout qu’ils continuent à soigner longtemps encore ce travail des cordes qui nous surprennent toujours autant.

Les cordes de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg incarnent plus de soixante-dix ans de dur labeur, de répétitions acharnées et d’un recrutement d’une exigence incroyable. Lorsque Julia Fischer, soliste de la soirée, entame en bis le Vingtième Caprice de Niccolo Paganini, on ne peut s’empêcher de penser que le dernier pupitre de seconds violons est certainement capable de faire aussi bien, voire mieux (à deux !), que ce que parvient à faire la jeune demoiselle. Voilà qui laisse rêveur. Laisse rêveur également l’engagement incroyable du Konzertmeister Lev Klychkov, qui n’a jamais aussi bien mérité ce titre de maître des cérémonies musicales. À voir la rigueur millimétrique des places d’archets des violons et des altos, ces doigtés réfléchis, cette facilité à conquérir les positions hautes, on se dit que le travail du terrifiant Evgeni Mrawinski porte encore ses fruits vingt ans après sa disparition.

Cette finesse dans l’exécution des traits de corde est perceptible dès les toutes premières mesures de l’Allegro qui ouvre la Symphonie dite « Classique » du jeune Sergeï Prokofiev. Classique ? Cela reste à voir, car si l’effectif requis est celui d’une symphonie de Mozart ou de Beethoven (bois par deux, deux cors, deux trompettes, timbales et cordes), le discours est tout autre : bois à contre-emploi, positions hautes des violons, développement de la forme sonate brutalement résumé. Il est singulier, voire bizarre, que l’on s’évertue à y entendre un programme classique, aspect que Youri Temirkanov a parfaitement saisi. Sa lecture est claire, vive et manifestement destinée à faire valoir les aspects burlesques qui se cachent derrière un sérieux de façade. Cela n’empêche évidemment pas de très belles aspirations romantisantes de temps à autre (phrasé du thème principal du Larghetto aux allures de Menuet que n’aurait pas renié le Tchaïkovski adepte du pastiche mozartien). On aurait tendance à imaginer que Prokofiev a légèrement brocardé les tendances classicisantes de ses prédécesseurs et contemporains russes (Rimski-Korsakov, et Tchaïkovski bien sûr), prompts à placer sur un piédestal indestructible la musique de Mozart : « Allez », leur dit Prokofiev, « après tout ce ne sont que des notes ». Des notes, évidemment, mais qui sous les archets de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg prennent un aspect des plus plaisants. La sévérité dissimule parfois des tendances à la badinerie la plus innocente...

Le temps de faire entrer un tubiste, une harpiste et quelques percussionnistes supplémentaires, voilà l’introduction du Premier Concerto pour violon et orchestre, avec Julia Fischer. La soliste allemande démontre une fois encore qu’en matière de propreté de son et de maîtrise technique, elle ne craint personne. Il n’en reste pas moins que son interprétation de ce grand manifeste moderniste qu’est le Premier Concerto de Prokofiev manque d’imagination et se contente de respecter la tradition : premier mouvement tout en retenue, cavalcade maîtrisée dans le second, marche austère mais plaisante dans le troisième. Mais l’accompagnement de la Philharmonie réussit à rendre ce propos intéressant, faisant preuve de beaucoup de retenue mais aussi de musicalité. Il est d’ailleurs assez scandaleux de lire dans la plaquette du programme un texte de Dominique Fernandez réduisant la musique de Prokofiev à un tintamarre vrillant les oreilles et opposant de façon systémique le concerto de Tchaïkovski à celui de son jeune successeur. Que cela plaise ou non à Dominique Fernandez, de la mélodie, le Concerto pour violon n°1 en regorge, depuis la longue cantilène introductive jusqu’à son retour ultime, dans la conclusion du troisième mouvement, si apaisée et si apaisante. Julia Fischer s’en sort plutôt bien, malgré des imprécisions assez gênantes dans les positions hautes sur la corde grave de sol (deuxième mouvement), mais au final, parvient à gravir l’aérien florilège de gamme avec beaucoup de grâce. Merci à elle, surtout, de n’avoir pas joué Bach en bis...

Enfin, la Cinquième symphonie en si bémol majeur vient conclure cette si réjouissante soirée : voilà longtemps que l’on n’avait pas entendu un Prokofiev aussi dynamique, un brin jeune homme, jamais vulgaire. Bien sûr, l’équilibre subtil de l’orchestre y est pour beaucoup, ménageant de puissants coups de boutoirs (climax des premier et troisième mouvements avec un pupitre de percussions très... percussif) et de très beaux moments contemplatifs (phrase des premiers violons dans le troisième mouvement, qui fait un intervenir un intervalle dépassant l’octave). Temirkanov est souverain : de la Cinquième symphonie, il refuse de faire un épigone aux œuvres de guerres du comparse Chostakovitch, distille un épique très « Alexandre Nevski » et finalement donne de ces quatre mouvements une interprétation qui rejette très loin les tentations de la fresque soviétique.

On ne se lassera pas d’évoquer les prouesses des pupitres de cordes, depuis les jetés d’archets virtuoses aux pizzicatis de contrebasses semblables à des électrochocs. Les cinquante dernières mesures du dernier mouvement de la Cinquième, où seuls les premiers pupitres jouent avant d’être rejoints dans la ponctuation finale, résument tout ce qui a été dit auparavant : souverain ! Et Temirkanov ne s’y trompe pas, laissant tout l’honneur du premier bis (une transcription du plus célèbre Moment musical de Schubert) à ces seules cordes décidément inlassables.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 5 décembre 2008.
- Sergeï Prokofiev (1891-1953) : Symphonie n°1 "Classique" op.25 ; Concerto pour violon et orchestre n°1 op.19 ; Symphonie n°5 op.100.
- Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg.
- Julia Fischer, violon.
- Youri Temirkanov, direction.











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