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Butterfly à l’Opéra de Paris : l’esthétique de Wilson et la voix de Carosi

vendredi 21 janvier 2011 par Pierre Philippe
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Micaela Carosi (Madama Butterfly / Cio-Cio San)
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

La mise en scène de Madama Butterfly par Robert Wilson fait partie des références de l’Opéra de Paris. Régulièrement reprise, elle n’en garde pas moins son attrait si la distribution est à la hauteur de la partition et de la scénographie. Car plus que de bons chanteurs, il faut aussi des acteurs ou même presque des danseurs tant la chorégraphie y est importante et pleine de sens. Dans ce décor stylisé, c’est Micaela Carosi qui va nous emporter au Japon et nous émouvoir avec cette histoire de jeune fille bafouée et trahie.

S’il est des metteurs en scène qui ont trouvé leurs signes distinctifs, Robert Wilson en fait obligatoirement partie. Ses productions répondent toujours aux mêmes canons, à savoir des éclairages très soignés, des décors épurés, des costumes orientalisant mais eux aussi épurés et une chorégraphie très précise, tout ce qu’on retrouve ici. Si cette esthétique peut brider certaines histoires ou les réduire, elle renforce ici le message de Madame Butterfly. Déjà, une esthétique orientale ne peut pas nuire à Butterfly, mais en plus de cela, l’épure permet de se centrer sur l’histoire de cette petite femme comme aime à les présenter Puccini. Les atmosphères changeantes dans un même cadre sont rapidement cernées par des lumières de couleur variées. Ainsi la fin de l’œuvre par exemple se trouve baignée dans une lumière blafarde alors que le duo d’amour se déroule lui dans un doux crépuscule. Toute l’action se passe dans une sorte de jardin japonais, avec son rocher, sa petite allée ou encore ses trais de râteau sur le sable. Au milieu de cette atmosphère immobile et aride, les personnages entrent et sortent en glissant sur le sol, dans des mouvements fluides, renforcés par leurs tenues longues. Chaque entrée, mouvement et position sont étudiées et travaillées. Si certains mouvement peuvent paraître quelque peu vains, ils sont très rares et en grande majorité nous sommes saisi par la signification d’une posture ou d’un geste : c’est bien sûr Butterfly qui est la plus soignée du point de vue construction du personnage et sa chorégraphie est d’une beauté évocatrice rare.

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Micaela Carosi, James Valenti (F.B. Pinkerton) et Carlo Bosi (Goro)
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Au final, malgré le temps qui passe, cette mise en scène garde toute sa force et sa beauté. Sur de très beaux éclairages, les silhouettes se découpent et nous emmènent dans un monde de gestes. Le personnage de Cio-Cio San est porté par la quiétude qui baigne la mise en scène et c’est bien cette figure qui est mise au centre de l’histoire encore plus qu’à l’habitude. Le spectacle visuel est donc magnifique !

Pour ce qui est de la partie musicale, en revanche, on se trouve devant une grande diversité, passant du meilleur au moins bon. Les petits rôles illustrent bien ce problème. Si Kate Pinkerton montre une belle voix bien projetée, comment entendre le Commissaire Impérial ? Bien sûr, l’absence de tout mur de fond n’aide pas à la projection, mais tout de même le volume reste confidentiel et le timbre assez gris. En Goro, on trouve une voix assez adaptée au personnage : Carlo Bosi arrive à présenter le côté grinçant du personnage, sans pour autant en venir aux grimaces et simagrées. Son adéquation avec les poses proposées par la mise en scène est très bien vue, ajoutant à une voix légèrement désagréable une présence insinuante. La servante Suzuki est elle aussi parfaitement à l’aise avec les mouvements imposés, sachant prendre les poses demandées avec une grâce et un naturel confondants. Vocalement, le timbre est assez sombre et autoritaire, enlevant un peu de jeunesse au personnage, mais sachant tout de même se faire protectrice.

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Enkelejda Shkosa (Suzuki) et Micaela Carosi
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Anthony Michaels-Moore est un chanteur qui se produit depuis déjà un certain nombre d’années, ce qui peut malheureusement s’entendre à certains moments. La voix manque de continuité, pouvant brusquement devenir tranchante alors qu’elle était belle et soyeuse peu de temps auparavant. Son consul est très bien dessiné, sachant dès le début vers quel drame on se dirige et montrant sa droiture d’âme lors de la lecture de la lettre, pleine de retenue et de conflits intérieurs. D’un point de vue scénique il arrive à prendre pied dans le monde composé par Wilson, mais en gardant une certaine imprécision dans les gestes.

Si ces rôles secondaires étaient donc plutôt bien tenus, il est vraiment très dommage que Pinkerton soit aussi transparent. Vocalement déjà il est bien difficile de juger objectivement tellement la projection est confidentielle. Dès que l’orchestre joue au dessus du mezzo-forte, le ténor James Valenti se retrouve noyé. Malgré cela, on peut dire que la voix est assez belle, mais malheureusement, en plus du manque de volume, le personnage n’est pas là : il n’y a ni séduction ni prédation au premier acte et on cherche en vain la détresse du final. Le chanteur semble chanter ce qui lui semble logique sur le moment, sans pour autant construire un personnage. Et il en est de même pour l’aspect scénique. Comment ne pas remarquer à quel point les gestes mis en place par l’équipe de mise en scène ne sont pas respectés ? Là où on voit normalement des gestes francs, des mains sculptées, une démarche fluide... on trouve des gestes arrondis et sans rythme, des mains sans tensions et une démarche chaloupée. Comment alors s’intégrer au tableau composé par Wilson ?

Mais le personnage qui domine l’œuvre reste celui de Cio-Cio San, et avec une bonne interprète, on peut rattraper beaucoup d’approximations ! Il existe presque autant de Cio-Cio San que de chanteuses : qu’elles soient de grands dramatiques ou des sopranos légers, chacune apporte quelque chose au personnage. Ici, nous avons à faire à un soprano assez lourd à l’origine, plus à l’aise dans le vérisme ou les grands Verdi que dans les rôles de femmes fragiles a priori. Du coup, l’entrée ne montre pas Micaela Carosi sous son meilleur jour, la voix faisant entendre un vibrato assez important ainsi que des aigus difficiles. Mais rapidement, elle va se reprendre, et proposer une vision très sobre et légère du rôle, ne cherchant jamais à poitriner un grave pour le faire sonner, ou à claquer un aigu pour se faire entendre. Du coup, certaines phrases passent difficilement l’orchestre, mais la pudeur du personnage est particulièrement mise en valeur. Et pour certains moments de révolte et de grand désespoir, la soprano sait faire sonner toute sa voix sans problème. Au fils de la représentation, la voix se libère et l’interprète se fait de plus en plus fine. Du coup, la deuxième partie est particulièrement prenante d’un point de vue dramatique. Bien sûr, le chant n’est pas parfait, certains aigus sont quelques peu difficiles, mais la composition est d’une très grande intelligence, et à cette réussite vocale s’ajoute un travail scénique impressionnant.

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Micaela Carosi
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

La participation à une production de Robert Wilson est toujours un défi tant la précision doit être grande dans les mouvements. Lorsqu’on chante de surcroit un rôle aussi lourd et présent que Butterfly, la somme de travail est immense. Pourtant, tout au long de la soirée, Micaela Carosi se trouve tout à fait à l’aise, en phase avec ce que propose Robert Wilson, à tel point qu’elle en vient à émouvoir par les poses et les gestes, par la stature et les mouvements. Ses gestes semblent être spontanés malgré leur grande sophistication. Chacun prend un sens, chaque pose démontre une émotion ou un état d’esprit, comme lors de l’attente du retour de Pinkerton : restant sans bouger, le regard fixe dans le lointain, la tête droite et fière, mélange de bonheur à l’idée de revoir son mari contre les prédictions de ses amis ainsi que de terreur à l’idée qu’il puisse ne plus l’aimer comme avant. Une performance d’acteur à saluer !

Des rôles secondaires assez bons, un rôle titre passionnant, une mise en scène superbe... il ne manque plus qu’un orchestre. Mais malheureusement la direction se fait assez générique, sans finesse ni véritable ambition. Pas de grosse faute bien sûr, mais un certain manque de délicatesse. Le premier acte est loin des beautés qu’on peut entendre : c’est assez massif et sans passion. Les deuxième et troisièmes acte trouvent Maurizio Benini plus à son aise car le drame fait son entrée. Et du coup la petite lourdeur apporte un peu de noirceur mais sans vrai emportement lyrique. Une direction sans éclat donc, qui se contente trop souvent d’accompagner les chanteurs sans pour autant leur proposer un tapis confortable.

Cette série de reprise nous permet donc de revoir cette magnifique production et de découvrir une Butterfly en harmonie parfaite avec la mise en scène. On aurait juste espéré un plus grand soin chez le chef ainsi que des partenaires au niveau de la soprano. Mais on reste tout de même sous le choc suite aux émotions poignantes proposées par l’histoire, la musique de Puccini, la mise en scène et l’interprétation du rôle-titre.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 19 janvier 2011
- Giacomo Puccini (1858-1924), Madama Butterfly, Tragédie Japonaise en 3 actes
- Mise en scène, Robert Wilson ; co-metteur en scène, Giuseppe Frigeni ; costumes, Frida Parmeggiani ; lumières, Heinrich Brunke, Robert Wilson ; chorégraphie, Suzushi Hanayagi
- Cio-cio San, Micaela Carosi ; Suzuki, Enkelejda Shkosa ; Kate Pinkerton, Anna Wall ; F.B. Pinkerton, James Valenti ; Sharpless, Anthony Michaels-Moore ; Goro, Carlo Bosi ; Principe Yamadori, Vladimir Kapshuk ; Lo Zio Bonzo, Scott Wilde ; Takuside, Jian-Hong Zhao ; Il Commissario Imperiale, Slawomir Szychowiak ; L’Ufficiale del Registro, Andrea Nelli ; La Madre di Cio-Cio San, Ilona Boneva ; La Zia, Vania Boneva ; La Cugina, Catherine Hirt-Andre
- Choeur de l’Opéra National de Paris
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Maurizio Benini, direction






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