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Brahms au couteau

vendredi 23 mai 2008 par Théo Bélaud
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Quatuor Prazak
DR

On peut aimer. Ou pas. C’est une impression récurrente aux concerts du Quatuor Prazak, et s’il faut bien leur concéder une chose, c’est que ce ne sont pas les bravos qui manquent à la fin de ceux-ci. On peut sans doute leur concéder aussi que leurs démarches sont sincères. Reste que, pour ce programme tout Brahms à la Salle Gaveau, il y a des raisons de se dire qu’aller entendre les Prazak dans le coeur de répertoire classique et romantique est une opération à risques et périls.

Cette soirée aurait pu être une catastrophe sans nom. Le début du Quatuor en ut mineur se révélait assez innommable. Mise en place au petit bonheur la chance, « non emmenée » par un Vaclav Remes primarius occupé à chercher les bonne positions, dès ses octaves de mi ! [1] Un événement peu banal a coupé court à cette boucherie : dans un acte manqué (?) remarquable, Josef Kluson shootait vigoureusement dans son pupitre, envoyant valser sa partie d’alto aux quatre vents. De quoi juger des personnalités dissemblables des quartettistes : Remes s’occupait alors, cabotin, des relations publiques, Kanka se montrait hilare tandis que Kluson semblait frappé de mortification. En tous cas, la reprise s’avérait un tout petit peu plus convaincante, Remes commençant à assimiler sa partition, et l’ensemble se reposant sur l’assise rythmique infaillible du violoncelle de Kanka. Rien de très particulier ne venait cependant illuminer une narration plutôt scolaire. Le sublime troisième mouvement remettait le quatuor quelque peu d’aplomb, et digne de son rang international, les Prazak trouvant un ton opportunément clair-obscur, voilant ce qu’il faut l’intonation pour que naisse la suggestion. Le finale, net et alerte, donnait de l’espoir.

Espoir de courte durée. Empressé au point de débraillement, le Vivace initial du Quatuor en si bémol ratait la cible. Vivace indique certes un tempo et un esprit, mais pas cette impatience désordonnée. Sur le dvorakien second thème [2], les Prazak étaient davantage à leur affaire, et presque trop sobres finalement. Mais le mouvement se développant et s’équilibrant, une impression meilleure de sens donné au discours brahmsien pouvait se faire jour, confirmée par un andante convaincant, où les traits expressionnistes récurrents des Prazak trouvaient quelque matière à justification, ce qui est du reste le cas... quand l’assise technique est au rendez-vous. [3] Hélas, l’embellie était encore trop brève. Assez juste, l’agitato suivant pâtissait de l’alto de peu d’autorité de Kluson, sans timbre ni sens de la phrase. Quand au thème et variations, d’un ennui absolu, les Prazak y perdaient pieds, et mains, perdant toute cohésion rythmique et agogique. A la Biennale du quatuor à cordes, à la Cité de la Musique en Janvier dernier, un 14e quatuor de Schubert outré (et certes applaudi) des Prazak avait (pour nous, en tous cas), été totalement éclipsé dans l’heure suivante par cet Opus 67 de Brahms, sous les archets sobres, diaphanes et infiniment subtils et complices du Quatuor Sine Nomine. Heureusement, leur souvenir est toujours là, comme si nous n’avions plus entendu l’oeuvre en concert depuis...

Le Quintette avec piano résumait finalement cette première partie, et tout le concert. Un postulat pour les Prazak : jouons fort, avec des accents ben marcato : il en restera bien quelque chose. Tant pis pour les scories innombrables de Remes, incapable par exemple d’enchaîner correctement deux groupes de doubles croches dans les épisodes culminants du scherzo [4], et, quand n’y arrivant pas, préférant passer son tour. Prise de risque, vraiment ? Mais de deux choses ou l’une : ou ces risques sont démesurés en regard du niveau technique des musiciens, à commencer par leur meneur, et en ce cas les Prazak sont à cent lieues de leur réputation internationale ; ou alors, ce sont bien les mêmes qui peuvent enregistrer d’excellents disques Berg ou Janacek, voire à la rigueur Beethoven (leurs Schubert ont leurs aficionados... que nous respectons), et alors ils manquent singulièrement de professionnalisme et se satisfont d’applaudissements frénétiques à peu de frais.

Dans un autre genre, le brillant Kanka est encore plus dérangeant : sa façon de phraser le thème de l’Allegro non troppo final peut sans doute faire s’exclamer : « Quelle personnalité ! Quels fraîcheur et enthousiasme ! Avions-nous déjà entendu ce thème aussi irrésistiblement joyeux », et d’autre part « que ce violoncelle sonne bien ! », etc. Certes, certes. Seulement, primo : en passant ainsi en mode concertant, Kanka couvre tout le monde, comme à chaque fois qu’il en a l’occasion ; dans ce cas précis, il fait un sort au soin qu’a pris Brahms de ne faire rentrer le doublage de l’alto que sur la seconde moitié du thème... Secundo : le non troppo passe à la trappe, et les passages pochettino piu animato encadrant les retours du thème en perdent singulièrement de leur sens, voire le presto non troppo, lui-même devenant pour la seule coda agitato. Et surtout tertio : avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas croire que ce thème peut être authentiquement rendu avec ce ton badin de départ en vacances. Des thèmes en majeur sans nuages, tranquille et assurés dans leur bonheur, il y en a chez Brahms : celui qui ouvre le premier sextuor, par exemple. Pas celui-ci : deux choses en attestent. D’abord, le premier retour au tempo initial en ut mineur, avec ses appogiatures pathétiques [5], où le thème est déjà défiguré au vitriol par le compositeur. Ensuite et surtout, le spectaculaire renoncement à la tranquille forme rondo qu’opère Brahms en métamorphosant le thème à partir de la mesure 343, le gentil thème du gentil rondo disparaissant à jamais pour la course à l’abîme scellant la victoire du fa mineur.

Des problèmes techniques par-ci, un contresens sur un mouvement par là, peut-être trouvez-vous que cela fait trop peu pour condamner toute une prestation. C’est possible, et il y a eu de bons moments : la cohésion dynamique à la fin de l’introduction du I par ci, une certaine intensité effusive dans le II par là... Et il est vrai que nous ne disons rien de François-Frédéric Guy, qui remplaçait Nelson Freire. Apparemment, il était à son affaire et attentif au texte. Apparemment, car encore fallait-il distinguer son jeu entre les couinements de Remes et les envolées lyriques de Kanka. Peut-être abusait-il aussi de la pédale dans le I, et manquait-il de netteté dans l’attaque du dernier motif précédant la coda du finale [6]. Mais en définitive, il a eu un seul moment pour faire preuve de sa musicalité et de son autorité, à savoir l’exposé du trio du scherzo, et a su en profiter dignement.

Certainement, ce quintette, ce concert, ne peuvent être qualifiés de catastrophe. Mais après ce roboratif programme, on peut attendre un peu mieux que le souvenir d’un sauvetage de meubles (du moins, de pupitre). C’est quand, le prochain concert de chambre Brahms ?

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- Paris
- Salle Gaveau.
- 19 Mai 2008
- Johannes Brahms (1833-1897) : Quatuor n°1 en ut mineur Op.51 n°1 ; Quatuor n°3 en Si bémol majeur Op.67 ; Quintette avec piano en fa mineur Op.34
- François-Frédéric Guy, piano
- Quatuor Prazak : Vaclav Remes, violon 1, Vlastimil Holek, violon 2, Josef Kluson, alto, Michal Kanka, violoncelle

[1] Mesure 24 et suivantes.

[2] Exposé mesures 58 et suivantes.

[3] II, mesures 29-39, par exemple.

[4] Aux mesures 164-165, par exemple...

[5] IV, mesures 162 et suivantes.

[6] Mesures 469 et suivantes.











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