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Boulez, Uchida : Schoenberg est humain

mardi 10 mars 2009 par Théo Bélaud
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Mitsuko Uchida
DR

C’était bien ? Évidemment que c’était bien. Peut-être pas grandiose, certainement pas luxueux jusqu’à en former de micro frustrations, comme quand Pierre Boulez dispose de la Staatskapelle Berlin. Mais justement, peut-être : avec un Philhar juste assez bon pour être au niveau attendu de réalisation (ce qui met tout de même la barre très haut), et dans des pages (du moins deux sur trois) où le défi consiste plus à dévoiler l’émotion qu’à la réinventer, on redécouvre le Boulez interprète le plus essentiel. Même si... pour le mélomane qui peut, et doit aussi apprécier la grandeur de la musique dans celle du dévouement de ses serviteurs, la plus belle offrande de cette soirée s’appelait Mitsuko Uchida.

Plus essentiel que le Boulez mahlérien ? Il y a une donnée simple : la concurrence est moins rude. Mais c’est aussi une question d’évolution personnelle, qui était très subtilement perceptible dans la dernière Quatrième Symphonie donnée à Pleyel, et l’était encore plus dans Verklärte Nacht. Boulez est un musicien, en tous cas un chef qui vieillit tellement bien qu’il est incapable de se complaire dans son poncif : signe aussi que l’intelligence indiscutable de l’homme est plus vivace - et sans doute plus domestiquée et apaisée - que jamais. De quoi s’agit-il ? Mais d’humanité, tout simplement. Jusque dans la gestique, qui très discrètement mais de façon pourtant indubitable, s’est détendue, s’abandonne plus volontiers à l’accompagnement suggestif des phrases, habite par petites touches l’espace entre les temps battus. Croit-il toujours qu’il ne faut ressentir aucun plaisir en dirigeant ? Peut-être, mais si vraiment il s’en prive, au moins une empathie a dû s’ajouter ces derniers temps, si elle n’est à l’égard de la musique, au moins à l’égard des musiciens. Le reste s’ouvre toujours par la même clef : la décontraction de ces derniers, et une liberté de ton collective que l’indestructible cadrage de l’avancée rend possible. Quand on dispose en plus de Svetlin Roussev (excellents solos, comme ceux d’alto de Christophe Gaugué par ailleurs) pour Verklärte Nacht, l’affaire en parait encore davantage d’une désarmante facilité.

Au-delà de la construction forcément inattaquable, il y a probablement des moments de grâce d’un genre que Boulez aurait refusé en d’autres temps : comme la tenue légèrement prolongée des fins de phrases précédant les silences, par exemple au dernier climax de la première partie, passage silencieux du sehr breit au sehr langsam. Boulez laissant trainer la dernière croche d’une montée abruptement interrompue, dans un élan de pathos levinesque ? Il ne faut peut-être pas exagérer, mais le fait est qu’au minimum il laisse l’orchestre le faire... Détail qui tue aussi, de façon moins surprenante, le soin d’orfèvre apporté aux accords transitoires vers le basculement dans le (Sehr breit und langsam) : chacun recevant un traitement sonore personnalisé, jusqu’à la suppression du vibrato aux altos (m. 225), sublimant par ricochet le vibrato lyrique du grand accord de majeur suivant. Le résultat est somptueux. Plus discutable, mais c’est de l’ordre de la pratique institutionnalisée par Boulez, le remplacement des sul ponticello par les sul tasto (m. 266-270), modifications dont l’esprit est peut-être plus intéressant que la lettre. Car dans l’ensemble, c’est à une Nuit certes impressionnante d’ampleur dynamique et de richesse sonore, mais surtout profondément chaleureuse (mais oui !) et comme apaisée que Boulez invitait : un rien statique par endroits, peut-être, tout en ne traînant jamais. En rien directement expressionniste, mais presque toujours par allusions, la grande arche enveloppante étant privilégiée, jusque dans l’admirable respiration du crescendo de la conclusion. Aucun problème d’intelligibilité des plans et du contrepoint, pourtant : très à l’aise, le quintette du Philhar a livré là une de ses prestations les plus puissantes et raffinées de la saison, avecle Britten de Roussev et le concert de Salonen.

On n’en attendait pas forcément tant, au point de vue de l’état d’esprit du moins, de la plantureuse seconde partie - sans même parler de sa difficulté d’exécution. Difficulté sans doute un soupçon trop grande pour les Variations opus 31, qui exigent de la part de l’harmonie une assurance et un tranchant (disons, une arrogance et une agressivité) légèrement hors de la portée des celle du Philar - donc, de 90% des orchestres professionnels, au minimum (on pense notamment à la var. V, et bien sûr au pesante du finale). À noter que, comme il le fait depuis longtemps, Boulez avait porté quelques retouches pour au moins faciliter la tâche des cordes, principalement en remodelant des divisions de violons et en délestant au profit de ceux-ci des divisions (aigües) d’altos (m. 127, 187-188, 370). Fait ordinaire ou conséquence, ce pupitre précis se montrait le plus à son avantage en bien des endroits, à commencer par le début du finale - l’énergie du désespoir, peut-être, après 90 minutes de Schoenberg ! Juste avant, ils avaient d’autant contribué à l’une des variations les plus réussies, la neuvième [1], l’apaisement de climat et l’aération du tissu apportant un peu d’oxygène à l’orchestre, bois en tête, qui commençait à en manquer... Qu’importe, il faut plus que toute autre chose souligner la formidable surprise qu’a été pour nous la prestation de Mitsuko Uchida : pianiste trop cataloguée « pianist-eu » et réduite à une belle sensibilité « mozartienne » (comme s’il ne fallait pas des capacités pianistiques supérieures pour dominer Mozart) ; pianiste à peu près toujours malmenée par l’incompétence technique sans limites de sa maison de disques, également... Alors, il faut rétablir un peu ce qu’est Uchida : une grande musicienne, bien sûr, mais parce que son rapport au piano le lui permet. Elle n’est pas de ces pianistes dont la peur pour la vie est de se tromper d’option ou de style : elle sait ce qu’elle veut et met tout ce que ses très faibles moyens physiques lui permettent à contribution. Quelque part, pour tout pianiste mais pour elle en particulier, la partition abominablement difficile et non-pianistique du concerto de Schoenberg est une sorte de défi ultime qui doit donner la mesure de son investissement : et c’est exactement ce que l’on constate.

Et la désinhibition peut beaucoup au piano : contre toute attente, depuis le premier balcon de Pleyel où, à titre d’exemple, un Matsuev cognant de toutes ses forces est englouti par un orchestre de type bois par trois, eh bien ! On a presque toujours entendu Uchida, et on l’a entendue articuler avec une conviction désarmante des traits à faire trembler le plus confirmé des lisztiens (les octaves ff, accelerando, m. 259-263 !). Alors même que Boulez ne cachait pas le Philhar dans les buissons, mais prenant garde à ne faire ressortir, dans l’accompagnement, que les traits d’échange fondamentaux avec le piano, menant l’affaire d’une façon presque théâtrale fort bienvenue pour baliser le touffu discours, et peut-être remettre inlassablement en selle la soliste par coups de semonces - comme le saisissant passage superposant col legno et bassons fff, m. 318. Moments d’anthologie alors que les duos, ou duels d’Uchida avec les trombones (remarquables de tranchant), aux m. 155-157 (puis 163-164 avec les cors et trompettes), 208-213 et surtout 284-285 et 394-398 et jusqu’à 447. Il faut prendre le temps et la peine de tous les mentionner, car c’est presque un impératif moral face à cette forme magnifique de commitment, engagement pour un idéal autant que dévouement humain forcené, à défendre avec la dernière implication physique et émotionnelle la plus aride des musiques et à en triompher. C’est ce qu’attendait Schoenberg de sa musique la plus difficile : pas qu’on la rende plus ardue d’accès en la réduisant à un happening scientifique : mais que du climat rigoureux des contraintes formelles et des atrocités techniques ressortent la grandeur de la bonté de l’âme, la charité, exactement dans la lignée du grand prophète de la modernité (Brahms, bien sûr). Uchida a joué et fait sentir la nécessité du concerto de Schoenberg comme on le fait d’un concerto de Brahms. D’après témoins, en ne sentant plus ses mains ensuite : mais c’est sain de ne plus sentir ses mains après un concerto, cela signifie que le bis est superflu car on a déjà tout donné de soi. Voilà ce que devrait être un concert, voilà ce que devrait être un interprète. Bravo Madame.

Et, pour une autre forme de beauté du geste, bravo au Philhar d’avoir programmé, en moins d’un mois, Verklärte Nacht, Pelleas und Melisande, les Variations et les deux concertos de Schoenberg. Certes, le concert d’Eötvös et Hahn ne tutoyait pas les mêmes sommets, mais ce n’est finalement pas si important : avoir un excellent orchestre de radio servant avec honneur ses missions reste un privilège enviable, que le public parisien ne sait pas assez goûter...

NB : Ce concert, à l’exception du concerto, est disponible en vidéo gratuitement sur le site d’Arte.

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 20 février 2009.
- Arnold Schoenberg (1874-1951) : Verklärte Nacht, op. 4, arr. pour orchestre à cordes du compositeur ; Concerto pour piano, op. 42 ; Variations pour orchestre, op. 31.
- Mitsuko Uchida, piano.
- Orchestre Philharmonique de Radio France.
- Pierre Boulez, direction.

Tous nos remerciements à M. Damien Degraeve, bibliothécaire de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, pour la mise à disposition des matériels de ce concert.

[1C’est précisément au début de celle-ci que l’on trouve des coups d’archets parmi les plus remarquables du matériel de Boulez (altos, m. 287-288) : que des poussés.






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