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Boris Berezovsky : si loin, si proche de Richter

vendredi 15 juillet 2011 par Philippe Houbert
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Boris Berezovsky
© Gérard Proust

Notre séjour en Touraine prenait fin avec le récital de Boris Berezovsky, pianiste dont nous suivons la carrière depuis une grosse quinzaine d’années désormais et qui, surtout depuis cinq à six ans, semble avoir pris une nouvelle dimension au travers d’une évolution de son jeu, dont nous aurons l’occasion de reparler plus loin dans cet article. Le pianiste russe, habitué de la Grange de Meslay, associait un compositeur encore neuf pour lui, Johannes Brahms, à un second dont, année après année, il devient l’un des interprètes d’exception, Frédéric Chopin.

Brahms, donc, pour débuter, et pas n’importe quel Brahms. Sous le regard de Sviatoslav Richter (un vitrail à son image semble surveiller ce que font les interprètes), Boris Berezovsky abordait pour la première fois en concert la première sonate, œuvre tant jouée par son illustre aîné dans les années 80, et notamment ici, dans cette même Grange de Meslay. On sait que l’opus 2 devança chronologiquement l’opus 1 mais que Brahms la préféra au point de la choisir pour l’interpréter lors de la célèbre première visite à Schumann le 1er octobre 1853. On connaît peut être moins la justification donnée pour cette inversion d’ordre de publication. Interrogé par son amie Louise Japha, il répondit : « Quand on se montre pour la première fois, les gens préfèrent voir votre front, et non vos pieds. » On ne saurait trop donner raison au compositeur, tant cette sonate en ut majeur est une formidable entrée en fanfare dans le monde musical. Et c’est bien ainsi que Boris Berezovsky l’aborde, dans son Allegro initial, toutes voiles dehors, accentuant les lourds accords volontaires qui apparentent cette sonate à la Hammerklavier. Le tempo est affirmé, mais aucunement précipité, étrangement proche de ce que Richter (auquel Berezovsky voudrait pourtant ne pas être assimilé) fait ici. Le deuxième thème, en mineur, doux et tendre, est abordé par le pianiste russe avec la science du legato qu’on lui connaît depuis quelques années et qui est tout simplement unique dans le monde du piano actuel. Le développement est superbe de romantisme mâle et sans la moindre édulcoration. Quant à la coda, ce qui en fait ici est tout simplement géant de conduite et de risque assumé. Pour l’Andante qui suit, on croyait que Richter avait bouclé à triple tour toute possibilité de comparaison. Et pourtant, là encore, ce qu’en fait Berezovsky, dans ce chant infime à force d’être intime, dans ce discours qui va du lunaire au furtif, est-il si éloigné de la statue du Commandeur ? Le molto tranquillo de la coda en canon, sur pédale de tonique, fut de ces moments qu’on voudrait graver dans sa mémoire pour aller les rechercher aux moments où on doute de la beauté de ce monde.

C’est sans doute dans le Scherzo que la marge de progression (rappelons qu’il s’agissait d’une première exécution publique) du pianiste russe est la plus importante. Tel qu’il le joue aujourd’hui, c’est encore un peu trop purement digital, pas assez kreislerianesque. On ne sent pas assez les landes du Nord de l’Allemagne. Par contre, le trio est extraordinaire de finesse et de poésie. Le Finale est une des pages les plus terrifiantes de la littérature pianistique. Tout d’abord se pose la question du tempo. Venant après un Scherzo indiqué Allegro molto, la tentation est grande de jouer le mouvement suivant encore plus vite. Et c’est le piège dans lequel Berezovsky tombe un peu. Mais, fort heureusement pas trop, car la tension qu’il sait y mettre est si infernale qu’on se régale de tous les pièges rythmiques que le pianiste russe déjoue avec maestria. Là encore, la coda, galop irrésistible, fut un moment magique. Quel pianiste aujourd’hui pourrait se permettre de délivrer une aussi maitrisée première exécution de la sonate opus 1 de Brahms ?

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© Gérard Proust

Avant l’entracte, le pianiste proposait le premier cahier des Variations opus 35 de Brahms. On le remerciera d’abord de s’être contenté de ce seul cahier, tant le second est d’un bien moindre intérêt. Moins de surprise ici que dans la Sonate car ces Variations sur un thème de Paganini font désormais partie de son répertoire (complément du Concerto pour piano n°2 au disque). Que peut-on dire de cette exécution, absolument phénoménale sur le plan digital, mais qui sait aussi dégager une sorte d’état de grâce de chaque variation ? Si la sonate pouvait faire pencher du côté de Richter, c’est plutôt à Emil Gilels (avec peut être encore un peu trop d’éclat séducteur chez Berezovsky) que cette version des Variations pouvait faire penser.

Après cette époustouflante première partie, c’est à un florilège de pièces de Chopin que Boris Berezovsky consacrait la suite. Programme chamboulé : ni Barcarolle, ni Impromptus (dommage !) mais, à la place, la Polonaise-Fantaisie et un bouquet de cinq Mazurkas. Ma relation au couple Chopin-Berezovsky prit un tournant lors d’un récital donné à l’auditorium du Louvre dans les années 2005-6. Une Sonate opus 58 y ouvrait de nouveaux espaces sonores peu ou pas entendus jusqu’alors, en tout cas, pas appréhendés par mes oreilles : une utilisation parcimonieuse de la pédale, l’utilisation d’un legato qui enfin me faisait comprendre la relation qu’entretenait Chopin avec le répertoire belcantiste, des phrasés gommant tous ces accents rabâchés au point d’être devenus vulgaires, des dynamiques arasées, bref, une tendance très nette à une forme de minimalisme musical rendant Chopin à sa musique, et uniquement à elle. Inutile de préciser que les lignes qui précédent procèdent de la pure réécriture de l’Histoire dans la mesure où, lors de ce récital du Louvre, je ne faisais que percevoir des fils que j’allais tirer petit à petit à chaque fois qu’il me fut donné d’entendre Berezovsky jouant Chopin. Tout cela pour en revenir à la Grange et introduire le Scherzo n°3 qui débutait cette grosse demi-heure de musique qui fera date, au moins en ce qui me concerne.

L’interprétation du Scherzo opus 39 (mon préféré) est quasiment impossible à décrire. Enfin, une introduction qui en soit une ; qui plus est, qui constitue une menace dont on ne sait d’où elle vient ; la chevauchée d’octaves qui suit semble sortir du fond des âges, la cascade d’accords qui ponctue l’énoncé du choral est jouée « leggierissimo » et surtout pas boulée ; le retour du choral en mi mineur sonne lugubre à souhait. C’est tout simplement sublime, ça suffirait pour la soirée, mais ça continue, et pour devenir encore plus sublime. Cinq Mazurkas qui laissent toute concurrence à des années-lumière : l’opus 6 n°1, désolée, expressive sans la moindre sollicitation ; l’opus 17 n°1, démarrant presque comme une valse mais dont le trio trouble avec ses appoggiatures, ses chromatismes ; l’opus 7 n°3, dont Berezovsky interprète la versatilité d’humeur avec un naturel confondant ; l’opus 33 n°2, très loin des salles de bal clinquantes, presque transformée en rêve obsessionnel ; l’opus 68 n°2 quasi Leiermann, tant le legato qu’y met Berezovsky a quelque chose de désespéré. Quelques minutes anthologiques !

Suivait la Polonaise-Fantaisie, chef d’œuvre que le pianiste russe fait délibérément pencher du côté Fantaisie, ce qui nous semble juste. Quitte à paraître idolâtre, on osera poser quelques questions : qui joue l’introduction de cette façon aussi improvisée, comme un Ossian s’emparerait de sa harpe ? Qui entonne le rythme de polonaise aussi mezza voce ? Qui impose un tel legato dans la partie centrale, obligeant le public à réfréner les battements de son cœur ? Aujourd’hui, sans doute personne. Hier, peut être l’homme au vitrail qui aurait pu gentiment sourire de ce pianiste qui déclare si ouvertement ne pas être un nouveau Richter. Et, pour finir, trois Valses, l’opus 64 n°3, que Berezovsky joue de façon funambulesque (très proche de Rachmaninov), celle en mi bémol opus posthume dédiée à Emile Gaillard – autant Mazurka que Valse – et où Boris va encore plus loin (est-ce possible ?) que Sokolov ; et l’opus 70 n°1, tant jouée et rabâchée, et que le pianiste russe nous rend, vierge, sans accent. Oui, cette grosse demi-heure de Chopin est sans doute la plus belle dédiée à ce compositeur que nous ayons entendue en quarante années de concert. Confirmation d’un Chopin autre, qui amène à méditer sur cet extrait d’une interview donnée par Berezovsky : « Pour être honnête, je déteste Chopin. Je ne le supporte pas. Il vous fait courir le risque de tomber dans la banalité pianistique. » Et bien voilà, tout est dit. Boris Berezovsky nous fait fuir la banalité pianistique.

Comme pour s’amuser et fuir ce Chopin tant détesté, il offrit quatre bis au public : un stupéfiant Granada d’Albeniz, rendu à sa simplicité et fuyant les hispanismes douteux ; Asturias, du même ; la très belle Lullaby de Gershwin et la trépidante Boogie-Woogie Etude de Morton Gould qui fit chavirer la Grange de Meslay. Boris poète, Boris joueur, Berezovsky génie du piano. Oui, décidément, la vie est bien un art en Touraine.

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- Grange de Meslay
- 25 juin 2011
- Johannes Brahms (1833-1897), Sonate n°1 en ut majeur opus 1 ; Variations sur un thème de Paganini opus 35 – 1er cahier
- Frédéric Chopin (1810-1849), Scherzo n°3 en ut dièse mineur opus 39 ; Mazurkas en fa dièse mineur opus 6 n°1, en si bémol majeur opus 17 n°1, en fa mineur opus 7 n°3, en ré majeur opus 33 n°2, en la mineur opus 68 n°2 ; Polonaise-Fantaisie en la bémol majeur opus 61 ; Valses en la bémol majeur opus 64 n°3, en mi bémol majeur opus posthume B.133, en sol bémol majeur opus 70 n°1
- Boris Berezovsky, piano






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