ClassiqueInfo.com



Biennale du quatuor à la Cité de la Musique : Patchwork II

jeudi 11 février 2010 par Carlos Tinoco

D’après des collègues, et au vu des retransmissions disponibles sur internet (qu’on conseillera vivement), nous avons malheureusement manqué les deux clous de cette Biennale : le concert des Mosaïques et, avouons-le, plus inattendu : celui des Borodine. Malgré toutes les réserves qu’on pourrait avoir sur la pertinence de leur rhétorique schubertienne, la cohérence de leur propos et la plénitude de leur chant (Ruben Aharonian superbe primarius et bien moins crispé que d’autres fois) semblaient en effet admirables. De même, ce que nous avons pu entendre du deuxième quatuor de Brahms par les Ysaÿe nous a paru convaincant. Mais nous ne discuterons ici que de ce à quoi nous avons directement assisté : les concerts des Casals, des Zemlinsky et des Hagen avec Schiff qui appelaient des comparaisons aussi éloquentes que passionnantes.

Commençons, comme précédemment, par la question des quatuors de jeunesse de Schubert, puisque des œuvres de la maturité, nous n’aurons entendu que le magnifique quintette pour deux violoncelles. Après les Sine Nomine et les Prazak, c’était le tour des Casals et des Zemlinsky. La confrontation de ces deux jeunes formations est paradoxale. D’un strict point de vue de perfection instrumentale et d’équilibre sonore, la balance penche nettement en faveur des Zemlinsky. Ces derniers s’inscrivent dans une tradition tchèque reconnaissable dès la première mesure et reconnaissons qu’on adore la chaleur de leur pâte sonore. Mais s’il semble malheureusement de plus en plus évident que les Prazak sont bien en train de léguer leur bâton de maréchal, sont-ce les Zemlinsky qui en héritent, comme beaucoup le suggèrent ? Nous émettrons de sérieuses réserves sur ce point. Au-delà d’un équilibre souverain et d’une impeccable (trop ?) construction du discours, il leur manque la liberté, la fantaisie et la fougue qui ont fait pendant ces vingt dernières années la marque des Prazak. Des carences qui nous ont parues rédhibitoires pour les trois quatuors de jeunesse qui leur étaient impartis et dans lesquels, comme avec les Sine Nomine (mais à un degré de réalisation bien supérieur), ils ont, malgré eux, fait entendre l’excellent élève, là où d’autres nous révèlent les audaces et le génie encore immature.

Les Casals sont sans doute plus discutables à tous égards (on y revient) mais leur concert nous a beaucoup plus touché. Si les Zemlinsky sont les continuateurs évidents d’une tradition (qu’il faudrait aller chercher du côté des Smetana plus que des Prazak ou des Janacek), les Casals, eux, ne viennent de nulle part. Et ce, non seulement parce que l’école espagnole du quatuor à cordes n’a pas exactement le même passé que l’école tchèque, mais aussi parce que ces quatre-là ont visiblement décidé de frayer un chemin qui soit à la démesure de leurs personnalités bigarrées. Ils avaient déjà laissé au disque des Mozart de jeunesse qui avaient exaspéré certains critiques et des Brahms surprenants (mais que nous trouvons passionnants). Ils changent non seulement de premier violon et d’archet suivant les époques qu’ils interprètent, mais aussi totalement de couleur, tant Abel Tomas Realp (qui se charge de la période classique) et Vera Martinez Mehner (qui prend le relais pour le répertoire romantique et la modernité) ont à l’évidence des personnalités aussi fortes que dissemblables. Notons également que le choix d’archets baroques pour Haydn ne les inscrit pas du tout dans le mouvement de ceux qui recherchent, par l’authenticité de leur rhétorique, à faire resurgir de ces partitions ce que les traditions de jeu ultérieures ont occulté, mais qu’ils s’en servent comme point de départ d’une liberté d’interprétation qu’on peut détester ou adorer mais dont on doit reconnaître la vigueur et l’inventivité. Pour en venir au quatuor n°4 de Schubert, emmené avec détermination par Vera Martinez Mehner dans des terres où lumière et ombre s’affrontent d’une manière plus espagnole que germanique, il en surgit un romantisme certes inattendu mais profondément habité. Le geste est tranchant, tourmenté, joue parfois sur l’acidité des sonorités et souvent sur la brutalité des accents : on est à l’opposé des Zemlinsky. Peu idiomatique sans doute (mais est-ce le seul critère ?) et, de notre point de vue, très séduisant.

De même, ceux qui sont habitués à un traitement protestant de l’humour de Haydn ne peuvent qu’être bousculés par l’impertinence avec laquelle les Casals s’en emparent. Les traits fusent de façon jubilatoire et, c’est vrai, ostentatoire. Mais en veut-on au torero de se cambrer outrageusement ? Il y a du panache dans ce Haydn et une espièglerie dont Abel Tomas Realp n’est pas le seul dépositaire (Arnau Tomas Realp au violoncelle et Jonathan Brown rivalisent également d’esprit et d’inventivité dans leurs phrasés) qui nous emmènent très loin des Amadeus. Et que diable, on s’est laissé emmener…

Enfin leur ardeur et leur sens de l’ironie ne pouvaient que faire mouche dans le troisième quatuor de Schnittke, tant l’univers de ce dernier appelle des qualités d’engagement et de distanciation dont peu d’interprètes savent manier le paradoxe avec autant de naturel.

Enfin il restait le concert des vaches sacrées (les Hagen avec Schiff) dans un répertoire à leur mesure : le sublime quintette D956, le quatuor de Debussy et l’unique pièce de Bern Aloïs Zimmermann pour quatuor à cordes. Œuvre de jeunesse, écrite pendant la guerre et créée seulement en 2008, cette dernière ne constitue certes pas un reflet de l’originalité de ce compositeur, mais la beauté de sa facture mérite qu’on la considère autrement que comme un simple témoignage de son évolution. Ici, n’ayant pas de points de comparaison, le jeu incisif des Hagen nous a paru servir le propos.

On sera en revanche beaucoup plus réservé pour le reste du programme. S’agissant de Debussy, on retrouve toutes les ruptures et la verdeur qui avaient fait l’attrait ou le choc initial de leur enregistrement il y a près de vingt ans. A l’époque, cette lecture expressionniste et acérée renouvelait notre écoute et pouvait être enivrante. Aujourd’hui, avouons que nous entendons surtout la manière dont les Hagen violentent l’œuvre et que la brutalité des accents de Lukas Hagen, ou la raideur des réponses de Véronika Hagen à l’alto nous dérangent plus qu’ils ne nous emportent. C’est un Debussy fragmenté, rêche, souvent incohérent et dont la ligne d’ensemble a disparu.

Quant au Quintette à deux violoncelles de Schubert, s’il a été ovationné (mais arrive-t-il que cette œuvre ne le soit pas ?) c’est peut-être là aussi parce que beaucoup ont entendu le souvenir de ce que cette même équipe y a un jour produit. Mais si les passages tourbillonnants continuent à bénéficier de l’énergie des Hagen, force est de constater que le chant n’y est plus du tout, et que, malheureusement, Heinrich Schiff ne parvient pas ou plus à en insuffler. Nous avons eu droit à une lecture crispée qui nous donne surtout l’impression que, chez les Hagen, le dialogue entre les instruments s’est figé. Espérons que leurs prochains concerts inverseront cette impression.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Cité de la Musique
- 16 et 17 janvier 2010
- Joseph Haydn (1732-1809), Quatuor à cordes Op. 33, n°2 Hob.III.38 en mi bémol majeur « la plaisanterie » et n°3 Hob.III.39 en ut majeur « l’oiseau »
- Franz Schubert (1797-1828), Quatuor à cordes n°4 en ut majeur D. 46
- Alfred Schnittke (1934-1998), Quatuor à cordes n°3
- Cuartetto Casals : Vera Martinez Mehner, violon ; Abel Tomas Realp, violon ; Jonathan Brown, alto ; Arnau Tomas Realp, violoncelle
- Franz Schubert (1797-1828), Quatuors à cordes n°3 en si bémol majeur D. 36, n°5 en si bémol majeur D. 68, n°6 en ré majeur D. 74
- Quatuor Zemlinsky : Frantisek Soucek, violon ; Petr Strizek, violon ; Petr Holman, alto ; Vladimir Fortin, violoncelle
- Claude Debussy (1862-1918), Quatuor à cordes
- Bern Aloïs Zimmermann (1918-1970), Quatuor à cordes
- Franz Schubert (1797-1828), Quintette à cordes en ut majeur D. 956
- Quatuor Hagen : Lukas Hagen, violon ; Rainer Schmidt, violon ; Veronika Hagen, alto ; Clemens Hagen, violoncelle
- Heinrich Schiff, violoncelle











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 804405

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique de chambre   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License