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Biennale du quatuor à la Cité de la Musique : Patchwork I

lundi 1er février 2010 par Carlos Tinoco

Voilà exactement ce qui fait l’intérêt et peut-être la limite de cette manifestation : certes articulée cette année autour des quatuors de Schubert mais entremêlant des compositions romantiques ou contemporaines sans qu’il soit toujours aisé d’en repérer le lien et juxtaposant les styles d’une formation à l’autre. On est ainsi passé en un entracte d’une pièce de Harvey sonorisée par les Diotima à un quatuor de jeunesse de Schubert puis à la Truite par les Prazak : au moins l’oreille voyage… Par ailleurs, on peut également s’interroger sur le choix des formations invitées : pour la plupart des quatuors extrêmement prestigieux (Emerson, Prazak, Juilliard, Borodine, Sine Nomine, Arditti, Tokyo, Ysaÿe, Hagen…) et ayant une longue et belle carrière derrière eux. Mais pour certains, il n’est pas sûr que le sommet de ladite carrière n’ait pas été dépassé depuis longtemps. Aux noms moins intimidants parce que plus jeunes, des quatuors comme Pavel Haas, Ebène, Jerusalem ou Modigliani atteignent aujourd’hui un niveau d’excellence sans doute au moins équivalent et auraient mérité de rejoindre une jeune garde seulement représentée par les Diotima et les Casals et, si on est un peu large, par les Zemlinsky. Cependant, ne boudons pas notre plaisir : on n’a pas tous les jours l’occasion de baigner ainsi dans le répertoire du quatuor, défendu par de tels archets, dans des salles combles (même la salle des concerts et pourtant Dieu sait que le quatuor y est bien moins à son aise, acoustiquement parlant, qu’à l’Auditorium).

Puisque l’organisation même de la Biennale appelle la comparaison, commençons par le Schubert de jeunesse, joué ce mercredi par Les Sine Nomine (Quatuor n°1) et les Prazak (Quatuor n°7). Du côté des Sine Nomine, le jeu est sérieux et sobre, une manière de rendre hommage au génie déjà présent chez Schubert adolescent.

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Quatuor Sine Nomine
© Pierre-Antoine Grisoni

Peu de rubato, peu d’ambitus dynamique et une rigueur constante. A ceci près qu’il n’est pas sûr que l’œuvre résiste à un tel traitement. On peut jouer ainsi le quinzième quatuor et laisser la musique parler d’elle-même ; chasser l’élégance et le cantabile des premiers quatuors, c’est au contraire surexposer leurs faiblesses : dans ce Schubert, on s’ennuie ferme. Quelle différence du côté des Prazak ! Vaclav Remes, particulièrement en verve, emmène avec un chic et une classe incomparables un Quatuor n°7 qui serait de haute volée, n’était les problèmes de justesse désormais récurrents dans son jeu (mais il y avait les mêmes chez les Sine Nomine, l’allégresse en moins). Josef Kluzon semble d’ailleurs lui aussi bien plus en forme que ces derniers temps et ses passages à découvert sont un régal dans l’esprit et dans la manière. Dans la lignée de ce quatuor, les Prazak enchaînent une Truite qui, si l’on oublie les ennuis d’archet et les fausses notes, serait enivrante côté cordes frottées, car le piano de François-Frédéric Guy, agile mais d’un sérieux papal, nous fait constamment remonter sur une terre ferme et peu exaltante. Pourtant, avec toutes ces imperfections, ce concert des Prazak est quand même le plus excitant de ces derniers mois ; comme un écho encore vif de leur lustre passé. Il va de soi que les solos de violoncelle, nombreux dans la Truite, sont, sous l’archet de Michal Kanka, particulièrement savoureux.

Il fallait un Beethoven, les Sine Nomine s’en sont chargés : le Quartetto serioso, joué de manière plus brutale que passionnée. De l’emportement pas toujours maîtrisé, des bizarreries dans les réponses des passages fugués, l’ensemble laisse une impression curieuse. Comme si la volonté d’en exposer la modernité et de rappeler qu’il marque un tournant dans l’écriture beethovénienne n’avait laissé place qu’à une crise désordonnée.

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Quatuor Diotima
© Thibaut Stipal

Enfin au rayon contemporain, les mêmes nous donnent une pièce de Marc Monnet faite de fulgurances convulsives qui laissent peu de répit à l’auditeur. Leur âpreté et leur énergie semblent bien servir l’esprit de l’œuvre mais avouons que, faute de changement de registre, celle-ci nous paraît perdre de sa tension au fil de son déroulement. Nous avons été bien plus séduit par la pièce de Jonathan Harvey jouée par les Diotima assistés de Gilbert Nouno. Certes, les frottements de l’archet sur le bois et sur toutes les parties de l’instrument ne sont pas d’une utilisation nouvelle et l’œuvre ne révolutionne pas l’écriture pour quatuor. De même, la spatialisation du son par le biais d’un dispositif de haut-parleurs couvrant la salle et l’utilisation de boucles sonores ne sont pas exactement des procédés inédits. Il n’en reste pas moins que les univers sonores ainsi créés nous semblent avoir une puissance onirique indéniable et une vraie cohérence. Quant au jeu des Diotima, si la sonorisation ne permet pas d’en percevoir nettement tous les aspects, leur engagement, leur conviction et leur capacité à trouver un très grand lyrisme dans ce type d’écriture sont pour beaucoup dans la réussite de l’ensemble. Finalement, même si une partie du public paraissait interloquée, cet étrange préambule à la Truite des Prazak a contribué au succès de ce concert.

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- Paris
- Cité de la Musique
- 13 janvier 2010
- Franz Schubert (1797-1828), Quatuor à cordes n°1 en ut mineur D18
- Marc Monnet (né en 1947), Quatuor à cordes n°7
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Quatuor à cordes n°11 en fa mineur Op95 Quartetto serioso
- Quatuor Sine Nomine : Patrick Genet, violon I ; François Gottraux, violon II ; Hans Egidi, alto ; Marc Jaermann, violoncelle
- Jonathan Harvey (né en 1939), Quatuor à cordes n°4
- Quatuor Diotima : Yun-Peng Zao, violon I ; Naaman Sluchin, violon II ; Franck Chevalier, alto ; Pierre Morlet, violoncelle
- Gilbert Nouno, réalisation informatique musicale
- Franz Schubert (1797-1828), Quatuor à cordes n°7 en ré majeur D94 ; Quintette pour piano et cordes en la majeur D667 la Truite
- Quatuor Prazak : Vaclav Remes, violon I ; Vlatismil Holek, violon II ; Josef kluson, alto, Michal Kanka, violoncelle
- Jiri Hudec, contrebasse
- François-Frédéric Guy, piano






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