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Berlin et Rattle : retour gagnant

mercredi 3 mars 2010 par Philippe Houbert
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Simon Rattle
© Matt Hennek

Après trois ans d’absence à Paris, l’Orchestre philharmonique de Berlin et son chef, Simon Rattle, ont signé un formidable retour salle Pleyel ce vendredi 26 février. Nous avouons que leur dernière apparition, dans la Symphonie n°2 de Gustav Mahler, nous avait laissé dubitatif, tant à propos de la qualité de l’orchestre qu’à propos d’un style d’interprétation d’une froideur assez désarmante. A l’époque, la presse allemande faisait ses choux gras de quelques rumeurs de dissension entre directions administrative et musicale, et entre musiciens de l’orchestre et chef.
Ces désaccords ont tous été niés officiellement mais, à part une Symphonie fantastique digne de figurer dans les meilleures discothèques, nombre d’enregistrements réalisés étaient loin de confirmer le statut mondial des Berliner Philharmoniker.

Et là, coup sur coup, une très séduisante et lyrique intégrale des symphonies de Brahms et une série de concerts disponibles (moyennant quelques euros) sur le site « Digital Concert Hall », laissaient présager une belle surprise. Nous ne fûmes pas déçu.

Emblématique des programmations nées sous l’ère Abbado mais très nettement développées depuis l’arrivée de Simon Rattle à la tête de la phalange berlinoise, le concert de vendredi débutait par la San Francisco Polyphony de György Ligeti. Donc, pas de ces petites œuvres qui n’ont de contemporain que la date de composition, alibis de pseudo-ouverture du répertoire, mais une « bonne grosse pièce », s’inscrivant d’ailleurs dans un cycle Ligeti que Rattle partage notamment avec Christoph von Dohnanyi. C’est aussi cela, le nouveau Berlin !

La San Francisco Polyphony est la dernière œuvre pour grand orchestre composée par Ligeti. Commande du San Francisco Symphony, cette pièce d’une grosse dizaine de minutes fut créée par Seiji Ozawa en janvier 1975.
Cette œuvre est poursuivie par la réputation d’être injouable et, contrairement à Atmosphères, Lontano et les concertos, reste très peu jouée. L’enregistrement, qui devait faire partie de la « Ligeti Edition » (Sony), transformée en « Ligeti Project » (Teldec), confié à Esa-Pekka Salonen et au Philharmonia Orchestra, fut refusé par le compositeur, tellement ce dernier était insatisfait du résultat. C’est finalement Jonathan Nott avec les Berliner Philharmoniker qui en assura l’enregistrement.

L’orchestre est traité comme « un orchestre de solistes », chaque ligne polyphonique ayant son importance propre, d’où une sensation de foisonnement et l’extrême difficulté pour l’auditeur de prêter une attention suffisante à chaque événement sonore. Les indications de dynamique sont d’une rare exigence. Les mélodies de timbres qui en naissent, associées à une polymétrie rythmique, déterminent cette « atmosphère de San Francisco » décrite par Ligeti dans une présentation étonnamment descriptive de son œuvre par le compositeur lui-même.
La pièce évolue d’un ambitus resserré au centre du spectre sonore pour s’élargir à une superposition de deux plans distincts, aux deux extrêmes aigu et grave, avant de revenir vers un axe central.

En comparaison des lectures de l’œuvre laissées par Jonathan Nott et Bernard Haitink, Simon Rattle privilégia une dramatisation du texte, accentuant les contrastes, jusqu’à la montée finale très impressionnante. Le Philharmonique de Berlin sembla se rire des difficultés, comme si les instrumentistes étaient confrontés ici à une petite symphonie de Schubert.

La rencontre poétique de la carpe et du lapin.

Extrait de l’intégrale que la pianiste japonaise Mitsuko Uchida et Simon Rattle donnèrent récemment à la Philharmonie de Berlin, le concerto pour piano n°4 de Beethoven fut une bien curieuse expérience. Peut-on imaginer plus grande opposition entre le jeu très introverti d’Uchida, avec son toucher mozartien, et ce jeu presque du bout des doigts (notamment dans le troisième mouvement) et l’hyper-dramatisation voulue par le chef, accentuant contrastes dynamiques, accents et silences ?

Et pourtant, ça marche, ce qui confirme, à notre sens, qu’il vaut mieux l’opposition de style entre un pianiste et un chef aux fortes personnalités que l’interprétation d’un pianiste-chef n’allant pas au bout des choses, ni dans un registre ni dans l’autre.

Les adeptes d’un Beethoven plus romantique, avec un piano plus gras, tourneront sans doute le dos à cette interprétation fondée sur le mystère (entrée pianissimo des cordes), sur une vision presque « harnoncourtienne » (refusant d’associer dramatisation et grossissement des traits).

Outre ces premières mesures qui clouent l’auditeur sur son siège, nous ne savons que citer, de la beauté confondante des bois (merci MM. Albrecht Mayer et Andreas Blau), une cadence où la pianiste semble seule au monde, suspendant le temps jusque dans ces coups du destin à la main gauche (le temps de la Cinquième symphonie n’est pas loin), ces coups d’archet volontairement râpeux pour ouvrir l’Andante con moto (là aussi, amenant l’auditeur à repenser ce qu’il croyait connaître par cœur), cette plainte du piano qui s’élève dans le silence (sœur de celle du Concerto KV488 de Mozart, que Mitsuko Uchida vient de graver à Cleveland –à notre avis plus grand disque de concertos de piano de Mozart depuis Serkin). On sera peut être moins enthousiaste quant au Rondo finale, pour le coup, trop joué du bout des doigts, mais néanmoins en osmose parfaite avec la vision rayonnante insufflée par Simon Rattle.

Une deuxième symphonie de Sibelius anthologique.

Simon Rattle a signé, dans les années 80, une intégrale des symphonies de Sibelius avec son orchestre de l’époque, le City of Birmingham Symphony Orchestra. Cette version, très louée à l’époque, semble un peu tombée dans les oubliettes depuis, bien qu’une très récente « Tribune des critiques de disques » sur France Musique ait placé cette version de la Symphonie n°2 en tête.

L’interprétation qu’en donnèrent Simon Rattle et les Berliner Philharmoniker vendredi soir ne peut sans doute s’évaluer qu’en se posant un certain nombre de questions quant à l’œuvre même.

Cette symphonie reste la plus jouée et, de loin, la plus enregistrée, de son auteur.
Nous pensons néanmoins qu’elle est presque la moins « sibelienne » si on entend par ce néologisme le caractère minéral, presque tellurique, que l’on peut percevoir immédiatement dans les Symphonies 4 et 7, mais même dans les « petites » et très faussement simples Symphonies n°3 et 6.

Après une première symphonie, sorte de « septième de Tchaïkovski », Sibelius se penche sur le problème de la forme. La « bible » du sibelien francophone, le « Jean Sibelius » de Marc Vignal (Fayard) rappelle la parenté de structure tonale entre cette Deuxième symphonie et la Neuvième de Beethoven. Vignal indique aussi, à fort juste titre que cette œuvre a « une orientation germano-autrichienne » et que « c’est bien de Bruckner et de Wagner que Sibelius apprit comment se mouvoir lentement mais inexorablement vers des objectifs lointains » (citation du musicologue Timothy Jackson).

C’est indiscutablement dans cette optique que Rattle situe cette nouvelle interprétation, considérablement plus aboutie que la version laissée au disque à Birmingham. Première constatation, toutes les indications de tempo et de dynamique sont respectées à la lettre. C’est donc un Allegretto initial plutôt allant que Rattle nous délivre. La splendeur sonore saute aux oreilles immédiatement, mais sans tomber dans l’hédonisme hors de propos d’un Karajan avec le même orchestre. Le thème pastoral aux vents et la réponse aux cors sont d’une précision et d’une beauté sonore à tomber à la renverse et il en sera ainsi tout du long de l’écoute.

Deuxième constat : Rattle a parfaitement compris que ce mouvement, à l’inverse de ses équivalents dans les symphonies romantiques où régnait l’agencement - énoncé du matériau thématique dans l’exposition, analyse et dissection du matériau dans le développement, rassemblement des éléments épars dans la réexposition - renverse ce processus, présentant les fragments thématiques dans l’exposition, construisant un tout organique dans le développement et désagrégeant le matériau par phénomène de dispersion dans la réexposition et la coda (emprunts à l’analyse de Cecil Gray, citée par Marc Vignal). Rattle imprime une formidable tension à ces processus de construction-déconstruction (mesures précédant le Poco tranquillo – lettre E de la partition ; frémissement des cordes entre les lettres G et H ; tout ce qui précède et suit le grand climax des lettres M et N ; etc ).

Seul Mariss Jansons, dans sa version enregistrée en concert avec le Concertgebouw d’Amsterdam, parvient à quelque chose d’équivalent. Est-ce trop construit, pas assez fidèle à l’esprit fantasque et rhapsodique des versions historiques Beecham ou Koussevitzky ? Il ne nous appartient pas de répondre à cette question, si ce n’est pour affirmer que le produit fini est extraordinairement convaincant.

Le deuxième mouvement, Andante ma rubato, fut le sommet de cette vision et du concert en général. Un de ces moments de pur bonheur musical comme on en entend trois ou quatre dans une saison. Mouvement quasiment enchaîné au premier (pause très courte) avec le roulement de timbales créant immédiatement cette sensation de naviguer dans un univers irréel. L’infime réserve quant au caractère sans doute trop peu mystérieux des trente-huit mesures de pizzicati aux cordes graves (mieux rendu dans la captation berlinoise – problème acoustique lié à la salle que nous retrouverons dans les toutes dernières mesures de l’œuvre ?) est vite balayée par l’entrée lugubre des bassons.

Là encore, comme dans le mouvement précédent, la conduite des crescendi, des variations de tempo, est stupéfiante, de même que l’énoncé de l’agressif motif en doubles croches des violons et altos, avec la réponse des violoncelles, le tout conduisant au Molto largamente (lettre D) aux cuivres, suivi par le sublime Andante sostenuto du thème dit « Christus », joué triple piano comme on ne l’entend jamais joué ainsi ni au disque ni au concert. On pourrait ainsi poursuivre indéfiniment cette analyse mais nous risquerions la répétition des louanges. Disons juste que le passage qui va des quatre mesures avant la lettre L jusqu’à la fin du mouvement restera sans doute gravé à jamais dans notre mémoire de mélomane.

Terminons plus rapidement en saluant la virtuosité des cordes et des vents dans le troisième mouvement, le parfait respect de la moindre indication d’intensité, le chant éperdu des hautbois d’Albrecht Mayer et Andreas Wittmann dans le trio, le retour à couper au couteau du « tempo primo », la conduite du crescendo menant au finale. Et, dans ce quatrième mouvement, la vision en noir et blanc des vents sur le thème de marche funèbre, le « moderato assai » à pleurer à la lettre D, la conduite du retour à l’hymne. Et, ce moment d’exception, où Rattle donne le sentiment de ne plus diriger et de se contenter d’écouter le chant piano, puis double piano, des vents, quelques mesures avant la lettre P.

On comprendra que cette interprétation anthologique ait particulièrement marqué un concert symbolisant le travail d’un chef et d’un orchestre, l’un et l’autre revenus à leur meilleur niveau. Espérons ne pas attendre trois longues années avant de les ré-entendre à Paris !

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- Paris
- Salle Pleyel
- 26 février 2010
- György Ligeti (1923-2006), San Francisco Polyphony
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Concerto pour piano et orchestre n°4 en sol majeur Op.58
- Jean Sibelius (1865-1957), Symphonie n°2 en ré majeur Op.43
- Mitsuko Uchida, piano
- Orchestre Philharmonique de Berlin,
- Simon Rattle, direction






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