ClassiqueInfo.com




Berezovsky, une vision de l’amour

mercredi 16 décembre 2009 par Théo Bélaud
JPEG - 34 ko
Wilhelm Lehmbruck, Grande Songeuse © Christian Baraja

Retrouvailles plus que désirées avec Boris Berezovsky, trois mois après le sensationnel récital de La Roque d’Anthéron : la saison parisienne est du reste généreuse : Boris Berezovsky réapparaîtra en récital au Louvre en janvier, en trio à Pleyel en février et en concerto avec le National au TCE en mars. On retrouvera, dans un mois, sa Première Sonate de Rachmaninov avec le bonheur anticipé de revivre un miracle : mais c’est une toute autre attente qui était suscitée ce 30 novembre Salle Pleyel. Le grand cheval de bataille lisztien de l’ancien Berezovsky, à quoi allait-il ressembler sous les doigts du Boris nouveau ?

Il importe de souligner à quel point cette intégrale des Transcendantes, cru 2009, n’a à peu près plus rien de semblable avec le fameux récital donné à La Roque d’Anthéron en 2002, lequel montrait déjà des progrès significatifs par rapport à l’enregistrement paru, le DVD provençal étant devenu depuis une vidéo culte des amateurs de piano. Qu’y a-t-il de commun entre ce dernier et ce que nous avons entendu Salle Pleyel ? Voilà qui sera plus rapide à examiner que l’inverse : Feu Follets n’a que peu évolué. Boris Berezovsky y avait déjà trouvé une finesse de trait, une ligne au fuseau qu’il n’est plus guère possible de rendre plus svelte encore. Ricordanza et Chasse-Neige étaient eux aussi quasi idéaux de raffinement, d’épure liquide extrême du son. Encore que dans Ricordanza, ainsi que dans les autres contemplations de Paysage et d’Harmonies du soir, la conduite a certainement encore gagné en évidence et en nécessité : voilà le type de gain qui apparait en revanche gigantesque s’agissant de la plupart des autres études, à commencer par de phénoménales Vision et Appassionnato. Dans la première nommée surtout se révèle en splendeur le cap peut-être le plus significatif passé par le pianiste. Il avait déjà la force tellurique autant que la capacité de chanter avec la grâce la plus absolue, le pouvoir de darder de raies d’orfèvre les pages les plus chargées : mais une tendance comme sokolovienne à perdre un peu de vue la big picture, à s’émerveiller de la goutte scintillante dans l’océan des notes en oubliant de regarder la rive, ajoutée à son talon d’Achille (la rectitude rythmique), le laissaient dans Vision à la lisière d’une certaine grandeur mystique, de la force ascensionnelle du geste lisztien. Y resplendit maintenant la nécessité totale du franchissement de chaque palier harmonique et de chaque mini récitatif - ceux ci éclatant dans une stupéfiante sonorité de bronze, éclatante mais à l’intérieur de laquelle la vibration de la corde est comme aussi audible que le silence, le vide dans lequel sa forme est la plus pure. Un bronze, ici ou dans les octaves lyriques d’Appassionnato, sans pesanteur, sans dureté soupçonnable : impérieux par l’élégance avant que par la force qui le projette, réplique musicale parfaite de la vision de Lehmbruck dans sa Grande Songeuse. Qui vous fixe, vous séduit au premier abord, puis vous hypnotise et vous terrifie.

Bien sûr, on ne le dira jamais assez, il n’y a pas d’obscurantisme et de superstition dans la perception authentique des grandes choses musicales : il y a des conditions techniques de possibilité. Boris Berezovsky n’avait plus grand chose à ajouter aux siennes, mais ce qu’il ajoute (et retranche sans doute, par ailleurs) est essentiel. Il l’a affirmé lui-même, la vraie virtuosité est celle de l’oreille, la vraie transcendance, évidemment physique, consiste à écouter plus et mieux. C’est ce qu’il fait, anticipant chaque trait de manière globale et conduisant l’harmonie comme structure supérieure à l’échelle temporelle de chaque pièce dans son ensemble : on ne reviendra pas ici sur cet aspect des choses, quoi que ce soit le plus important, et vous renvoyons à ce sujet aux remarques sur sa Première Sonate de Rachmaninov. On ne peut ici parler de réserves, tant ce serait malhonnête à l’égard de notre sentiment réel : mais s’il faut toutefois s’expliquer sur l’idée que ce qui est ajouté fait retrancher autre chose, alors il faut certes reconnaître que tant la force dynamique (décibels) pure que, à première vue et en conséquence, l’exactitude textuelle sont parfois mises à mal. Et que oui : Mazeppa,Eroica et Wilde Jagd commençaient quasiment piano au lieu de ff. Mais si la dynamique se définit aussi par le degré de présence de l’harmonie à l’oreille, l’échelle vertigineuse sur laquelle le pianiste joue tient amplement lieu de mise en exergue des indications de Liszt ; le potentiomètre peut bien indiquer ceci, ou cela, et a d’ailleurs quelque fois explosé : comme à cet instant où Harmonies du Soir prend comme peut-être jamais sa vraie dimension initiatique, culminant dans une brûlure insoutenable, consumant la capacité d’écoute de l’auditeur à un point qu’il n’est pas possible de décrire sans tomber dans l’impudeur. Les vrais grandes expériences métaphysiques et spirituelles, on le redécouvre à tous les grands instants musicaux, sont des expériences physiques et (cela va tellement de soi) temporelles : elles changent la vie. C’est d’ailleurs bien le premier point sur lequel portait le consensus au sortir de Pleyel, notamment avec notre collègue Philippe Houbert : la raison pour laquelle nous vivons, travaillons, souffrons, est d’entendre de telles choses.

Ces Transcendantes, certes, mais sans doute encore plus les incroyables Chopin qui les suivaient. Le programme n’annonçait officiellement que Liszt, mais il est permis de considérer que c’est en prime à l’invention d’une nouvelle formule de concert que nous avons assisté, puisque le format imposait de jouer encore une petite demi-heure. Programme surprise, donc, et plutôt que de le prendre comme série de rappels, nous préférons l’intégrer dans la fiche usuelle du récital, d’après l’ordre présenté. Et dont on retiendra surtout les deux miracles lyriques. La valse opus 34 n°2 et l’étude opus 10 n°3, inouïes, tenant de manière encore plus ultime de leçon de piano que ce qui les avait précédées. La richesse, la consistance harmonique la plus extrême enveloppée dans le tissu sonore le plus aéré imaginable, sans l’once du plus minuscule accent, de la moindre intervention indésirable du prosaïsme de l’intention. On est au-delà de l’idéal pianistique, de l’idéal interprétatif : on est dans un monde meilleur, le monde de Berezovsky, du moins celui de ses doigts, qui est un monde d’amour. Son étude en mi majeur est, elle, déjà sublime au disque, et on comprend à peine comment l’on sait avec certitude qu’il sera désormais difficile de l’écouter avec autant de satisfaction. Quant à la valse, inouï est le seul terme possible, ne serait-ce que pour évoquer l’invraisemblable vocalité de la main gauche dans la dernière section en mi majeur.

D’une façon pas si éloignée que cela de Liszt, Henry David Thoreau se piquait de transcendance (et un peu plus) : « C’est la présence qui fait le silence d’une chambre. », nota-t-il un jour dans son journal. Sans doute l’exécution transcendante au piano est l’expérience aboutie d’une certaine relation de la musique au silence : la présence - plus intime et fusionnelle que jamais - de Boris Berezowsky au grand cahier lisztien, incidemment, rappelle cette évidence de la musique en général et de la virtuosité pianistique en particulier : la profondeur, ce qui fait écouter le silence dans la musique, est un phénomène radicalement physique. Par opposition à tout ce qui a la prétention de ne pas l’être. L’empire de la technique est autant celui des sens que du sens. L’opulence de Liszt devient pur frémissement, et la puissance royale de Boris Berezowsky n’apparaît plus que comme celle de l’interprète suprêmement humain de notre temps. Boris est amour - et fait, au moins l’espère-t-on, ses auditeurs à son image. Amen !

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris.
- Salle Pleyel.
- 30 novembre 2009.
- Franz Liszt (1811-1886) : Douze Etudes d’Exécution Transcendante ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Valse Brillante en la mineur, op. 34/2 ; Valse en la bémol majeur, op. 42 ; Mazurka en si bémol majeur, op. 17/1 ; Etude en ut majeur, op. 10/1 ; Etude en mi majeur, op. 10/3.
- Boris Berezovsky, piano.






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 810897

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License