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Berezovski - Repine : une certaine idée du dialogue

mercredi 8 décembre 2010 par Vincent Haegele
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Boris Berezovski
© David Crookes - Warner Classics

Bizarre impression pour un récital des plus classiques, emmené par deux pointures de la musique qui ont, depuis longtemps, su former l’un des duos les plus engageants de ces vingt dernières années. Bizarre, car prédomine une idée générale, celle de la préséance absolue du violon sur le piano, quand bien même le répertoire abordé demande un équilibre de tous les instants entre les deux instruments. On aura donc le droit de formuler ici quelques interrogations.

Un Prokofiev lunaire en première partie, digne des plus grands, une deuxième partie tournée autour de Ravel et Janaček, nettement moins satisfaisante, voilà pour l’essentiel. Du moins, du point de vue de Vadim Repine, puisqu’il faut bien, dans le cas d’un déséquilibre, aborder ce qui a paru le plus flagrant. Boris Berezovski, quant à lui, a été égal à lui-même tout au long, c’est-à-dire, bon, voire très bon : le public aura pu assister ainsi à quelques mots de pure grâce pianistique : le mouvement lent de la Sonate en Fa de Prokofiev, la Ballade de la Sonate de Janacek, l’introduction superlative de la Sonate de Ravel. Cependant, demeure une seule et lancinante question : pourquoi, mais pourquoi grand Dieu, avoir délibérément assourdi le piano en refermant quasi totalement le couvercle ? Telle était l’énigme de la soirée.

A priori, cette énigme n’en est pas une : il était de tradition, dans la lointaine Union soviétique de fermer le couvercle du piano lors de récital de musique de chambre. Tradition en partie respectée ce soir, mais peut-être de façon maladroite, puisque le potentiel expressif de Boris Berezovski s’en est trouvé drastiquement réduit. Un regret donc, mais aussi, une évidence : Vadim Repine a perdu en projection et en son, et ce retour à la tradition s’explique peut-être également de cette manière.

Le Prokofiev de la deuxième partie reste de manière général le meilleur moment de la soirée, d’autant que Repine et Berezovski choisissent de débuter leur récital avec les Cinq mélodies op.35b, transcriptions infiniment réussies de mélodies destinées dans un premier temps à la voix. Ici, l’alliance formée par le duo depuis tant d’années fonctionne parfaitement : la grande fluidité de l’archet s’allie bien au phrasé discret et peu appuyé du piano, dont la fonction d’accompagnant ne saurait être remise en cause. A priori destinées à ouvrir le concert d’une manière sensible et délicate, ces Cinq mélodies posent pourtant la clé du problème du duo : car la magnifique Sonate en fa mineur qui suit reprend malgré elle ce défaut d’équilibre « accompagnant – accompagné ». On se saurait cependant être sottement critique envers cette interprétation qui reste à ranger parmi les grandes qui nous ont été données d’entendre : le premier mouvement et le troisième offrent une diversité de couleur rarement trouvée, oscillant perpétuellement entre le gris et le noir mais en explorant fort bien les nuances. On admirera la « science des gammes » de Repine, très à l’aise dans les excessivement difficiles serpentins de triples croches qui débutent et concluent la sonate. Le final, et ses rythmes à 7/8 et 3/4 reste un beau moment de cohésion.

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Vadim Repine
DR

C’est donc bien plus la deuxième partie du récital qui nous force à avouer quelques réserves légitimes : la cohérence et la tenue générale de la Sonate de Janaček d’abord : Dieu seul sait combien la texture de cette magnifique page de musique secrète est difficile à mettre en relie, tant les brisures de la ligne sont fréquentes et les changements de tempi abrupts. Cette Sonate requiert non seulement un violoniste aux moyens techniques irréprochables (ce que Repine est de toute manière) mais aussi une vision qui fasse abstraction des problèmes de phrasés pour une approche dense et immédiate, à fleur de peau. C’est là que l’interprétation de Repine trouve ses limites. Berezovski semble quant à lui s’éloigner vers les hauteurs qu’on lui connaît, avec un détachement et une classe réellement incroyables : depuis les premiers trémolos qui débutent la Sonate, jusqu’à la ligne irréprochable de la ballade en passant par les sextolets superlatifs de la main gauche dans le développement du deuxième thème du premier mouvement, tout est magnifique mais malheureusement confiné « en-dessous du couvercle ».

Le constat s’aggrave encore dans la Sonate de Ravel, où les prosaïsmes du violoniste prennent rigoureusement le dessus (le cas est assez malvenu dans le Blues, un mouvement éminemment traître où la moindre faute de goût ne se pardonne pas). Mais doit-on parler de faute de goût ? En fait, non : c’est beaucoup trop lisse, sans engagement et le son fait défaut à de nombreuses reprises. Les harmoniques doigtées de Repine qui ne passent pas en de nombreuses occasions sont la preuve malheureusement évidente des obstacles que cet artiste rencontre actuellement. Les deux bis qu’il donne à la fin du concert, Tsigane puis les Cinq danses populaires de Bartok ne parviennent pas tout à fait à évacuer ce sentiment.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 04 décembre 2010
- Serge Prokofiev (1893-1953), Cinq mélodies pour violon et piano Op.35b ; Sonate pour violon et piano en fa mineur Op.80
- Leos Janaček (1854-1928), Sonate pour violon et piano JW VII/7
- Maurice Ravel (1875-1937), Sonate pour violon et piano
- Vadim Repine, violon
- Boris Berezovski, piano











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