ClassiqueInfo.com




Benjamin Alard ou rien n’est simple

mardi 15 février 2011 par Philippe Houbert
JPEG - 40.5 ko
Benjamin Alard
© Agence romainromain

Voilà peut être la chronique la plus difficile qu’il nous ait été donné de rédiger car, en deux concerts consacrés au Premier Livre du Clavier bien tempéré de Bach, Benjamin Alard a jeté plein de petits cailloux recelant autant de questions dont peu ont su trouver de réponse.

Quelques mois avant ces concerts donnés en l’église des Billettes, le jeune claveciniste français avait déjà proposé une version discographique bien énigmatique des Partitas pour clavecin (Alpha), très loin des tendances à ornementer, varier les tempi, accentuer le caractère chorégraphique des pièces. Attention ! Nous n’allons pas renier ici l’affection que nous avons pour cette tendance, honnissant les interprétations de Bach qui tendraient à faire fi de l’instrumentarium de l’époque et de tout ce qu’on peut résumer par l’expression triviale de « boîte à outils rhétorique ». Nous voulons juste porter témoignage du bonheur que peut constituer dans une vie de mélomane la découverte d’une approche radicalement différente de celles que nous pouvons considérer comme référentielles, et qui vient, du même coup, perturber quelques petites certitudes et plonger le pauvre hère dans un abîme de questionnements.

Ainsi donc, en deux soirées, Benjamin Alard nous proposait sa vision du premier Livre de ce que Hans Von Bulow appelait l’Ancien Testament de tout interprète de clavier (pour lui, le piano), les 32 sonates de Beethoven en étant le Nouveau. Loin d’aborder les 24 préludes et fugues selon l’ordre habituel, de 1 à 24, selon l’ordre des tonalités majeures et mineures, Benjamin Alard fit voler en éclats la tradition, s’inscrivant presque dans ce que faisaient les grands pianistes du passé qui composaient un bouquet de préludes et fugues sans le moindre ordre logique, sinon celui de leur propre conception musicale. Nous eûmes beau nous torturer l’esprit à essayer de reconstituer la logique qui présidait à l’ordre proposé en ces deux soirées, force nous est de devoir donner notre langue au chat. Ainsi, la première soirée partait du fa mineur (XII), poursuivait en fa majeur (XI), en si bémol majeur (XXI), puis en sol mineur (XVI), etc

Autre particularité, la seconde soirée ne nous offrit pas les douze préludes et fugues non joués lors de la première, mais seulement neuf, les trois manquants à l’appel (III, VIII, XVIII) étant remplacés par les XIV et XVIII du Second Livre et par le BWV 902 en sol majeur, qui n’a rien à voir avec le recueil du Clavier bien tempéré. Nous aurions bien aimé comprendre ces choix mais les notes de programme ne mentionnaient rien et les contacts pris avec l’artiste n’ont pas pu, à ce jour, nous apporter les éclaircissements souhaités.

Ceci dit, est ce si important, en regard de ce que Benjamin Alard nous proposa ? Et si le Clavier bien tempéré pouvait (aussi) être une œuvre hors du temps, se passant des habituelles recettes du baroque, si tout cela n’était qu’affaire de musique réduite à sa plus simple expression, un prélude énoncé le plus simplement du monde, quelle que soit la variété mélodique, rythmique ou formelle des vingt-quatre ; une fugue toujours lisible, transparente comme du cristal, à deux comme à cinq voix. D’où l’adoption par le claveciniste de tempi plutôt modérés à très modérés en comparaison de ce à quoi nous sommes habitués, une expression qui n’a que faire d’un sentimentalisme romantique : pas de joie, pas de repli sur soi, pas de religiosité, pas de fausse humilité devant le monument qu’est cette œuvre. Tout semble couler naturellement, sans une once d’affèterie, sans phrasés intempestifs. On ose à peine parler de vision ascétique comme on pourrait le faire pour un Gustav Leonhardt. Ca va au-delà, créant une absolue fascination, surtout si on considère les 25 ans d’âge de l’interprète.

Détailler cette interprétation ne servirait à rien car les mêmes mots reviendraient. Disons juste que nous guetterons la moindre possibilité de réentendre le premier joué ainsi ; et que le VII en mi bémol majeur, ainsi que le XIV du deuxième livre en fa dièse mineur nous laissèrent la gorge sèche.

Version ô combien énigmatique à laquelle nous souhaitons déjà être réexposé, soit au concert, soit au disque (please, Mr. Combet !) et que nous aimerions voire complétée par un second Livre intégral, mais il semble que ce soit Pierre Hantaï qui prendra le relais l’an prochain. Ce petit regret, visant pourtant un claveciniste que nous adorons, montre, espérons le, l’absolue spécificité de ce que Benjamin Alard nous offrit aux Billettes.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Eglise des Billettes
- 21 janvier et 04 février 2011
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Clavier bien tempéré – Livre 1 BWV 846 à 869 (sauf les préludes et fugues III, VIII et XVIII) incluant le Prélude et fugue en sol majeur BWV 902 et les Préludes et fugues en fa dièse mineur BWV 883 et en sol dièse mineur BWV 887, extraits du Second Livre
- Benjamin Alard, clavecin






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 829424

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License