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Belmonte 007 au sérail

lundi 28 novembre 2011 par Gilles Charlassier
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Daniel Behle, Belmonte
© GTG/Vincent Lepresle

Les ouvrages dits légers se prêtent généralement aux transpositions les plus audacieuses : pour être compris, le comique doit s’inscrire dans un univers référentiel proche du spectateur. Les turqueries de la fin du dix-huitième siècle ont inéluctablement vieilli, et c’est avec astuce que Mira Bartov a replacé l’intrigue dans l’univers de James Bond. Mais les conceptions ne valent jamais mieux que lorsqu’elles sont menés jusqu’au bout. De cette axiologie, le spectacle conçu par la suédoise en livre presqu’une icône.

Le rideau se lève, et un coup de canon éclate. Sur une muraille, l’agent Belmonte en smoking blanc de 007 cherche une faille pour atteindre le blockhaus où sa bien-aimée est enfermée. Nous ne nous attarderons pas sur la défiance envers la vis theatralis de la musique consistant à cerner les premières de préliminaires non inscrits dans la partition, quand bien même une turquerie pourrait s’accommoder de pareils adjuvants. Le cadre est pour le moins donné. Osmin est assis sur un fauteuil, visionnant les retransmissions de ses caméras de surveillance, avant une brève apparition d’une main caressant un chat, indices de Selim, sorte de Docteur Gang, dans l’Inspecteur Gadget. Le dernier terme caractérise de fait ce vers quoi tend la mise en scène : une série de gags à la consistance dramaturgique problématique. Car si les trouvailles comiques du premier atteignent encore leur cible, le manque de densité dans la direction d’acteurs émousse progressivement l’intérêt. On s’amuse de la chorégraphie des femmes en robe et lunettes noires, quoique le procédé ne soit pas nouveau. Pistolets et sabres donnent à la lutte de Belmonte avec les sbires d’Osmin un panache certain, aux vagues relents freudiens.

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Rachel Gilmore, Blonde ; Laura Claycomb, Konstanze
© GTG/Vincent Lepresle

Mais la piscine du pacha n’alanguit pas seulement les personnages, même si les stores de l’étage de Selim sont actionnés avec doigté. La nocturne bleuité dans laquelle baigne le dernier acte ne parvient pas à relancer la dynamique après l’entracte. Les fugitifs se dissimilent derrière des bosquets aux formes féminines audacieuses – on note entre autres une sculpture à genoux, en position révélatrice. Le quatrième acte des Nozze di Figaro s’insinue dans cette scénographie, qui oublie la parenté générique évidente que l’Entführung aus dem Serail entretient avec l’ultérieure Zauberflöte. Le couple dramatique Tamino-Pamino est l’alter ego de celui formé par Konstanze et Belmonte, tandis que Pedrillo et Blönchen constituent un avatar princeps du duo de comédie, Papageno et Papagena. La sagesse de Selim se retrouvera dans Sarastro, tandis que Monostatos sera, comme Osmin, une basse bouffe. Dans cette relative négligence de la typologie générique de l’ouvrage réside peut-être les points d’achoppement des intentions prometteuses de la metteur en scène suédoise.

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Rachel Gilmore, Blonde
© GTG/Vincent Lepresle

Les consolations ne viendront que partiellement du plateau vocal. La malédiction semble avoir poursuivi la production. Initialement programmée pour le rôle vocalisant de Blöndchen, Olga Peretyatko a révoqué son engagement, estimant sa voix désormais plus faite pour le belcanto que pour le singspiel mozartien. Teodora Gheorghiu (aucun lien avec Angela), engagée pour la remplacer, a dû annuler pour cause de maladie. Rachele Gilmore, déjà connue des Genevois, sauve ainsi la soirée de première avec légèreté incisive, aigus percutants et panache. Joanna Mongiardo prendra le relais pour les représentations suivantes. Hélas sa consœur, Laura Claycomb, fait sombrer Konstanze dans une mélancolie dont ne ressortent pas indemnes la ligne et l’éclat de la voix. Les difficultés sensibles du premier air sont par la suite passablement surmontées – mais la scène élégiaque du second acte, annonciatrice de l’air de Pamina, « Ich fühl’s », est pénalisé par un étirement un rien excessif. On louera la jeunesse et la fougue de Daniel Behle, Belmonte 007 aussi vrai que nature. Norbert Ernst ne montre pas autant d’élégance en Pedrillo, exagérant parfois la gouaille comique du personnage. Peter Rose révèle une agréable cavernosité de basse en Osmin, que l’on souhaiterait cependant un peu plus audible dans le bas du registre. Peter Nikolaus Kante fait montre d’une autorité émouvante dans le renoncement de Selim.

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Peter Rose, Osmin ; Norbert Ernst, Pedrillo
© GTG/Vincent Lepresle

Les efforts des chanteurs pour animer la comédie se trouvent contrecarrés par la direction bien placide de Jonathan Darlington. L’allègement de la pâte orchestrale est une intention louable, qui permet de mettre en lumière les sapidités instrumentales. Mais le chef anglais civilise à l’excès les accents de janissaires qui innervent la partition de son exotisme à l’irrésistible alacrité. Bridé par cette mollesse, l’Orchestre de la Suisse Romande sonne avec une fadeur regrettable, que les interventions des chœurs, préparés par Ching-Lien Wu, ne peuvent guère rehausser. On se consolera en attendant de plus palpitantes aventures du célèbre agent au sérail de Selim.

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- Genève
- Grand-Théâtre
- 16 novembre 2011
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail, Singspiel en trois actes sur un livret de Gottlieb Stephanie Le Jeune, d’après Belmont und Konstanze de Charles Friedrich Bretzner
- Mira Bartov, Mise en scène et Chorégraphie ; Gunnar Ekman, Décors ; Kajsa Larsson, Costumes ; Kristin Bredal, Lumières
- Laura Claycomb, Konztanze ; Daniel Behle, Belmonte ; Peter Rose, Osmin ; Rachele Gilmore, Blöndchen ; Norbert Ernst, Pedrillo ; Peter Nikolaus Kante, Selim
- Chœur du Grand Théâtre de Genève. Ching-Lien Wu, direction des chœurs
- Orchestre de la Suisse Romande
- Jonathan Darlington, direction











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