ClassiqueInfo.com




« Béatrice sans Bénédict » : Hector et sir Colin

jeudi 12 février 2009 par Philippe Houbert
JPEG - 10.9 ko
Colin Davis
DR

Œuvre-résumé de Berlioz, Béatrice et Bénédict reste, dans l’histoire de la musique, écrasée par l’ombre du géant quasi-contemporain, Les Troyens. C’est trente années avant la création de l’œuvre, en 1832, que Berlioz annonce qu’il se lance à la recherche d’un livret d’opéra, genre qui lui assurerait enfin la reconnaissance non encore acquise, en dépit des récents Symphonie fantastique et Retour à la vie.
Il hésite sur Hamlet, flirte avec les Brigands et écrit, en janvier 1833, vouloir « faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de Shakespeare Beaucoup de bruit pour rien ».

On n’en sait pas plus sur ce projet, si ce n’est qu’il fut enterré, et que l’œuvre projetée devint, cinq années plus tard, Benvenuto Cellini qui subit un four. Son cher William ne le quittera pourtant jamais : Roi Lear en 1831, Roméo et Juliette en 1839, et même les Troyens, d’après Virgile certes, mais œuvre absolument shakespearienne par son mélange des genres.

Si bien que, lorsque le directeur de la saison musicale de Bade (appellation française de l’époque pour Baden-Baden), lui propose « d’écrire un petit opéra pour l’ouverture d’un théâtre qu’il fait construire et qui sera inauguré en août 1860 », en pleine période d’achèvement des Troyens, Berlioz, après quelques hésitations vu son état de santé déclinant et le rejet du livret qui lui était proposé (un épisode de la guerre de Trente ans), renoue avec Shakespeare, imagine un scénario tiré de Much ado about nothing et commence la composition après avoir obtenu la certitude que l’inauguration du théâtre de Bade serait repoussée à l’année 1862.

Cette composition, Berlioz l’aborde avec un enthousiasme juvénile dont la musique porte éminemment témoignage. Il écrit à son fils Louis, en novembre 1860 : « J’ai tant travaillé, tous ces jours-ci, que cette distraction même a contribué à me remettre sur pied. Je ne puis suffire à écrire les morceaux de musique de mon petit opéra, tant ils se présentent avec empressement ; chacun veut passer le premier. Quelquefois j’en commence un avant que l’autre soit fini. A l’heure qu’il est, j’en ai écrit quatre, et il m’en reste cinq à faire. Tu me demandes comment j’ai pu réduire les cinq actes de Shakespeare en un seul acte d’opéra-comique. Je n’ai pris qu’une donnée de la pièce ; tout le reste est de mon invention. Il s’agit tout bonnement de persuader à Béatrice et à Bénédict (qui s’entre-détestent), qu’ils sont chacun amoureux l’un de l’autre et de leur inspirer par là, l’un pour l’autre, un véritable amour. C’est d’un excellent comique, tu verras. Il y a en outre des farces de mon invention et des charges musicales qu’il serait trop long de t’expliquer. »

Ah ! Cher Hector, maître es-critique, même dans sa correspondance la plus intime ! Tout est dit, ou presque, si on y ajoute cet extrait d’une lettre à son ami Humbert Ferrand, juste après la création d’août 1862 :
« Vous ririez si vous pouviez lire les sots éloges que la critique me donne. On découvre que j’ai de la mélodie, que je puis être joyeux et même comique. L’histoire des étonnements causés par L’Enfance du Christ recommence. Ils se sont aperçus que je ne faisais pas de bruit, en voyant que les instruments brutaux n’étaient pas dans l’orchestre ».
A croire que Berlioz assistait aux deux concerts du Théâtre des Champs-Elysées ….

Œuvre-résumé, écrivions nous plus haut. Œuvre du Berlioz de toujours : orchestre nerveux, rythmes fantasques, mélodies bondissantes. Bijou ciselé par un Cellini musicien, requérant un équilibre subtil, du naturel et de l’humour. Et pourtant combien de mélomanes connaissent cette petite merveille, peu servie et peu gâtée par le disque (version Nelson chez Erato à rechercher en l’absence de la première version Davis) ? Espérons que ces deux représentations en version de concert, même imparfaites, auront donné l’envie de (re)découvrir ce chef d’œuvre.

On sait avec quelle passion Colin Davis a consacré une partie de sa longue carrière à la reconnaissance de l’œuvre de Berlioz. Les amoureux d’Hector lui en savent gré. Le chef anglais a enregistré « Béatrice et Bénédict » par 3 fois : 1963 (L’Oiseau-Lyre), 1978 (Philips), 2000 (en direct chez LSO Live). C’est dire s’il en connaît toutes les facettes et s’il possède l’art de traiter le « tout » en faisant la part belle aux « détails », sans déséquilibrer l’œuvre et, surtout (quel contraste avec le traitement infligé par Christian Thielemann aux voix la veille dans la même salle !) à l’écoute sans cesse active des chanteurs.

Si l’ouverture (seule pièce de l’œuvre à être relativement connue) a pu paraître moins brillante que d’habitude, ce n’est pas qu’un problème d’âge du chef, mais de volonté délibérée de replacer l’ensemble de l’œuvre dans son aspect mélancolique. Cet opéra-comique est léger mais il est aussi le reflet du regard que Berlioz porte sur sa propre vie, sa relation aux femmes, au mariage, aux musiciens. Comme l’homme a un humour extraordinaire, il nous fait sourire mais pas rire. Tout cela, Davis le maîtrise à la perfection, de la première à la dernière note.
Ce qu’il obtient des musiciens de l’Orchestre National de France est proprement fabuleux. Chaque numéro de la partition est l’objet d’un soin attentif, de la création d’un climat particulier. Sans vouloir détailler chaque air ou ensemble, on ne peut laisser sous silence l’accompagnement et le postlude inouïs donnés au sublime Nocturne (duo Héro-Ursule) qui clôt le premier acte. Musique des sphères, à l’harmonie sensuelle petite sœur de celle dans lesquels baignent le septuor et le duo Didon-Enée du IVème acte des Troyens. Accompagnement au sens littéral du terme : Colin Davis chemine avec les chanteuses, attentif et suscitant la moindre inflexion, et provoquant une fin pianissimo dont les musiciens de l’orchestre semblaient eux-mêmes ébahis qu’il les ait conduits à une telle merveille. Du très grand art !

Que l’on eût aimé disposer d’une distribution vocale irréprochable et à la hauteur des sommets où nous invitait sir Colin ! Evacuons vite le plus désagréable : Charles Workman, s’il tenta de camper un Bénédict tout à fait crédible du point de vue théâtral, n’a ni le timbre ni l’aisance dans l’aigu pour surmonter les grandes difficultés du rôle. Berlioz reconnaissait lui-même que la tessiture du personnage risquait de poser problème. Le second acte fut mieux maîtrisé mais le ratage de l’air « Je vais l’aimer » avait déjà cassé l’ambiance.

A l’inverse, Joyce DiDonato fut une très grande Béatrice : technique, souplesse, timbre, incarnation, tout était réuni pour donner un grand récitatif (où l’on se retrouve dans l’ambiance de Roméo et Juliette) et air du second acte. Certains ricaneront sur l’accent dans les dialogues parlés. Personnellement, nous saluerons la performance, l’effort accompli et le résultat sans la moindre réserve.

Que dire, à côté de cela, de la diction plus qu’hésitante de Nathalie Manfrino en Héro. Est-ce l’effet d’un trac assez perceptible dans son premier air « Il va venir », dans lequel la chanteuse semblait mal maîtriser son vibrato dans l’aigu, défaut corrigé au fur et à mesure du déroulement du concert ? A ses côtés, Elodie Méchain fut une très belle Ursule, notamment dans le Nocturne mentionné plus haut.

Nous devons avouer avoir éprouvé quelques craintes en lisant le nom de Jean-Philippe Lafont pour incarner Somarone, pédant maître de chapelle et personnage dans lequel Berlioz règle, une fois de plus, ses comptes avec tous ceux qui, au cours de sa carrière, ne comprirent rien à son génie. Nous avions tort car sa contribution fut très plaisante, notamment lorsqu’il dialogue avec le chef et lui prend sa place : beau numéro d’acteur.
Très bons petits rôles, notamment le Claudio de Jean-François Lapointe. Excellent chœur de Radio France, notamment dans la scène avec Somarone.

Nous aspirons depuis tant et tant d’années à ce que le mépris à peine caché dans lequel l’œuvre de Berlioz est tenue (et particulièrement les opéras) disparaisse enfin que je nous nous garderons de tout pronostic trop optimiste. Savourons seulement une belle soirée et la rare alliance entre une grande œuvre et un très grand chef. God save sir Colin !

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 5 février 2009.
- Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict.
- Béatrice , Joyce DiDonato ; Bénédict , Charles Workman ; Héro , Nathalie Manfrino ; Ursule , Elodie Méchain ; Claudio , Jean-François Lapointe ; Somerone , Jean-Philippe Lafont ; Don Pedro , Nicolas Cavalier ; Leonato , Bruno Sermone ; Un tabellion, un messager, deuxième serviteur , Christophe Fel ; Premier serviteur , Vincent Deniard
- Adaptation du livret : Jean-Louis Martinoty
- Chœurs de Radio France. Chef de chœur, Matthias Brauer
- Orchestre National de France
- sir Colin Davis, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 843905

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License