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Béatrice et Bénédict : une triste assiette anglaise

mardi 2 mars 2010 par Philippe Houbert
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© Pierre Grosbois

A force de dire que la connaissance que nous avons de Berlioz doit beaucoup aux citoyens de sa Gracieuse Majesté, de David Cairns à Colin Davis, et que sa musique a été beaucoup mieux servie outre-Manche que dans notre hexagone, il fallait qu’arrive le jour de l’incident « diplomatique ». C’est ce que le bien triste spectacle proposé par l’Opéra-Comique a pu occasionner.

Nous avons, il y a un an, relaté assez longuement la version de concert donnée au Théâtre des Champs-Elysées sous la férule de Colin Davis. Nous ne reviendrons donc pas sur la genèse assez compliquée de l’œuvre et sur tout le bien que nous pensons de cette ultime partition berliozienne. Le grand Hector lui-même, dans la postface de ses « Mémoires » cite Béatrice et Bénédict comme « l’une des plus vives et plus originales » partitions qu’il ait produites. Nous pensons que l’originalité fondamentale de cette œuvre tient dans son équilibre périlleux mais merveilleusement réussi : il y a transforme le texte de Shakespeare tiré de Much ado about nothing (Beaucoup de bruit pour rien), y ajoute des éléments personnels comme le personnage de Somarone, et néanmoins garde l’essentiel de la magie de la pièce : de vrais personnages vivant leurs idéaux et voyant ces derniers confrontés aux réalités de la vie. Œuvre très personnelle où l’humour berliozien est en permanence voilé par la douce amertume d’un homme qui, finalement, fut sans doute assez malheureux en amour.

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© Pierre Grosbois

De ce savant équilibre, de cette ambivalence permanente entre amour et moquerie, tendresse et sarcasmes, il ne reste rien dans la mise en scène proposée par Dan Jemmett. Ce dernier semble faire partie de la catégorie des metteurs en scène qui se croient plus intelligents que le créateur qu’ils sont supposés servir. « Plus shakespearien que Berlioz, tu meurs ! », a-t-on envie de lui asséner.

Pas assez de Shakespeare dans le dialogue de Berlioz ? Dan Jemmett répond en ajoutant un personnage, Alberto, marionnettiste (premier métier du metteur en scène) qui va animer le spectacle, donner vie aux grandes marionnettes que sont les principaux personnages, grimés comme ces marionnettes siciliennes dont on voit deux grandes têtes en fond de scène. D’ailleurs, pour que le public comprenne bien que tout ceci n’est pas très sérieux, ces grandes marionnettes viennent chercher une petite marionnette dans le magasin d’accessoires d’Alberto, qui pour danser avec, qui pour l’envoyer balader au cours d’un air, qui pour la bercer comme font les petites filles avec leurs poupées. L’idée de départ (une forme de théâtre dans le théâtre) aurait pu être vaguement intéressante si tout ceci n’était lourd, répétitif, conduisant à ridiculiser ces êtres avec lesquels nous ne demandons qu’à nous identifier. Un exemple parmi d’autres : quand un chanteur ne parle ni ne chante, il revient à son statut de marionnette. Quand l’action commande qu’il sorte de la scène, il se met de profil par rapport au public et sort en effectuant des petits bonds saccadés. Quand il doit rester en scène, il redevient statique et ne se réanime qu’au bruit de la baguette d’Alberto. C’est proprement accablant de nullité théâtrale, d’une lourdeur répétitive qui cadre mal avec la subtilité que Berlioz a mise dans cette partition. Nous allions oublier le « meilleur » : Alberto est joué par un acteur anglais et commente l’action, résume ce qu’on ne comprendrait pas (sic !), dit le texte shakespearien de certains personnages, le tout en anglais. Nous avons donc droit à une alternance de commentaires en anglais, de dialogues où les chanteurs (en majorité étrangers) font des prodiges de diction (mais, du coup, on se croirait revenu au faux naturel des années 50 et 60), et d’airs où, là aussi, il faut saluer le travail de diction des chanteurs.

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© Pierre Grosbois

Autant dire que nous défions qui que ce soit qui ne connaissait rien à l’intrigue de l’œuvre, d’avoir compris l’histoire et surtout d’avoir perçu la passion, l’humour, la subtilité des rapports amoureux dans cette caricature de personnages s’agitant dans une pantalonnade. Pourquoi le marionnettiste se substitue t-il aux personnages ? S’il s’agissait de compenser le français parlé hésitant de chanteurs britanniques, pourquoi pas ? Mais, alors, pourquoi l’avoir fait faire en anglais ? Pourquoi ne rien faire des deux moments les plus idylliques : le duo Hero-Ursule et le trio des mêmes avec Béatrice ? N’y avait-il rien de plus subtil à faire faire à ces dernières que de remplir des vases de fleurs de lys (quel symbole !) ? Pourquoi avoir été chercher un non-francophone pour interpréter Leonato, rôle exclusivement parlé ? Longue serait la liste des questions que nous nous posons devant une proposition théâtrale multipliant contresens et faiblesses scéniques. Nous tenons à préciser que nos remarques et questions ne sont empreintes d’aucune xénophobie ni d’ostracisme à l’égard des valeureux artistes qui essaient de défendre le répertoire français, mais qu’elles cherchent juste à trouver un minimum de rationnel dans une production qui en souffre bigrement.

Musicalement, nous serons un peu moins sévère. A la tête de la Chambre Philharmonique, Emmanuel Krivine essaie de maintenir un minimum de légèreté, de sens du fantasque. L’ouverture est plutôt réussie, la conduite des ensembles bien en place et le contraste des tempi bien assuré. Par contre, les passages les plus poétiques (première partie de l’air de Hero « Je vais le voir » notamment) sont rendus de façon beaucoup trop prosaïque, trop sèche, sans la moindre empathie avec l’émotion des personnages (il faut dire qu’elle n’est justement pas du tout rendue scéniquement). Le sublime duo Héro-Ursule qui clôt le premier acte, musique des sphères, joyau de la musique française, est expédié et le postlude orchestral, qui fait normalement fondre les auditeurs, nous a laissé de marbre. Cruelle comparaison avec ce que Colin Davis avait pu nous donner avec le National l’an dernier.

Vocalement, la distribution est sans éclats mais de qualité honnête. Comme déjà indiqué, distribuer quatre des rôles principaux à des chanteurs britanniques (le chant français est-il si mal en point et l’Opéra-comique a-t-il définitivement renoncé à promouvoir nos jeunes voix ?) était un pari risqué. Les chanteurs s’en sortent mieux que bien sur le plan de la diction mais la prestation générale reste à un niveau moyen. Ailish Tynan est une Hero marchant sur des œufs, visiblement trop préoccupée par la prononciation et en en oubliant presque de chanter. Timbre médiocre qui contribua largement à la faillite du duo « Vous soupirez, madame ! ».

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© Pierre Grosbois

Christine Rice a un joli tempérament et, bien dirigée, eût pu faire une bonne Béatrice sur le plan scénique. Mais la maîtrise des vocalises est approximative, notamment dans le grand air du second acte. Allan Clayton est, côté britannique, l’élément de loin le plus satisfaisant. La voix est bien posée, le timbre agréable, la diction parfaite. Il a par contre (volonté propre ou du metteur en scène) une fâcheuse tendance à sur-jouer et donc à en rajouter dans le côté caricatural.

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Elodie Méchain, déjà remarquée dans la version de concert du Théâtre des Champs-Elysées, est une très belle Ursule. Le timbre est chaud, la projection des mots parfaite. Malheureusement, pour elle, sa complice Hero et la direction de Krivine ne l’aident pas dans le « Vous soupirez, madame ! ». Les rôles secondaires sont globalement bien tenus. Michel Trempont, en Somarone, semble un peu improviser dans sa scène du premier acte (l’intervention d’Alberto en plein milieu de la scène n’aide pas), mais sa prestation est efficace.

Le chœur de chambre Les Eléments confirme sa grande qualité. Après une première intervention couverte par l’orchestre, ils constituèrent, et de loin, le chaînon le plus convaincant de l’interprétation musicale.

En conclusion, un spectacle qui confirme les malheurs théâtraux récurrents du grand Hector avec les scènes parisiennes. A quand des metteurs en scène qui lui feront tout simplement confiance ? Notons que, pour la première, le metteur en scène et son équipe furent copieusement hués, ainsi, quoique de façon moins véhémente, Emmanuel Krivine.

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© Pierre Grosbois

Pour finir sur une note plus gaie, revenons à la postface des « Mémoires » et à cette si jolie anecdote : « Le duo des jeunes filles de Béatrice et Bénédict est maintenant fort répandu en Allemagne où on le chante fréquemment. Je me souviens, à propos de ce duo, que le grand-duc de Weimar, à mon dernier voyage chez lui, m’invitait quelquefois à souper en très-petit comité et se plaisait alors à me questionner sur mon existence à Paris et sur mille détails. Je l’ai bien étonné et attristé en lui dévoilant les réalités de notre monde musical. Mais un soir je le fis rire. Il me demanda dans quelle circonstance j’avais écrit la musique du duo de Béatrice : « Vous soupirez, madame ! » « — Vous avez dû composer cela, me dit-il, au clair de lune dans quelque romantique séjour..." " — Monseigneur, c’est là une de ces impressions de la nature dont les artistes font provision et qui s’extravasent ensuite de leur âme, dans l’occasion, n’importe où. J’ai esquissé la musique de ce duo un jour à l’Institut, pendant qu’un de mes confrères prononçait un discours. " — Parbleu ! dit le grand-duc, cela prouve en faveur de l’orateur ! Il devait être d’une rare éloquence !" »

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- Paris
- Opéra-Comique
- 24 février 2010
- Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict, opéra-comique sur un livret du compositeur d’après Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare, adapté par Dan Jemmett et Bob Goody
- Mise en scène, Dan Jemmett ; décors, Dick Bird ; costumes, Sylvie Martin-Hyszka ; lumières, Arnaud Jung ; chorégraphie, Cécile Bon
- Béatrice, Christine Rice ; Bénédict, Allan Clayton ; Héro, Ailish Tynan ; Ursule, Elodie Méchain ; Claudio, Edwin Crossley-Mercer ; Don Pedro, Jérôme Varnier ; Somarone, Michel Trempont ; Leonato, Giovanni Calo ; le messager, David Lefort ; Alberto, Bob Goody
- Chœur de chambre Les Eléments. Chef de chœur, Joël Suhubiette
- La Chambre philharmonique
- Emmanuel Krivine, direction











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