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Bayreuth 2012 : Der fliegende Holländer, une rédemption tout en carton

mardi 4 septembre 2012 par Gilles Charlassier
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Adrianne Pieczonca, Senta
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Si la nouvelle production du Vaisseau fantôme qui a ouvert l’édition 2012 du Festival de Bayreuth a défrayé la chronique, elle ne saurait se réduire cependant aux insignes à connotation nazie tatoués sur le torse d’Evgeny Nikitin, lesquels l’ont contraint à se retirer de l’affiche. Ce n’est cependant pas la mise en scène plus prétentieuse que talentueuse du trentenaire Jan Philipp Gloger qui rangera ce Fliegende Holländer dans les annales de la Colline Verte.

La soirée avait pourtant commencé sous des auspices prometteurs. Après la tempête déchaînée par un orchestre qui ne recule pas devant des sonorités un peu vertes, placé sous la battue remarquablement dynamique de Christian Thielemann, le rideau s’ouvre sur un noir détroit zébré d’éclairs et de chiffres, en synchronie avec l’agitation des éléments décrite par la partition. Prémices d’un métier accompli, l’effet visuel excède les intentions herméneutiques, lesquelles ne vont pas tarder à reprendre l’avantage. Tandis que Daland et son pilote s’esbaudissent dans une barquette curcuma à l’avant du plateau, le Hollandais surgit des entrailles de la falaise lumineuse numérique avec un trolley, icône moderne de la mobilité sans répit imposée par nos sociétés capitalistes mondialisées, et balafré d’hématomes sur la tempe gauche. Le délai a expiré pour ce suicidé multirécidiviste raté, comme vraisemblablement pour l’inspiration de la régie. Daland vend sa fille au navigateur errant pour une poignée de dollars, rangés dans une mallette mafieuse. L’atelier de filage devient une manufacture d’emballage pour ventilateurs, et Senta refuse l’asservissement du carton à son être-utile, en les colorant de rouge, emblème satanique du Hollandais établi par le livret. Elle en confectionne des ailes pour un Cupidon de fibres cellulosiques. Ne nous attardons pas sur la nouvelle génération de ventilateurs qui trône sur le bûcher de carton-pâte, symbole problématique d’une rédemption escamotée.

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Franz-Josef Selig, Daland ; Samuel Youn, Der Höllander
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Une telle destitution du surnaturel qui semble ânonner quelque évangile brechtien ne fait qu’accentuer le confinement imposé par la boîte dans laquelle l’action s’enferme, visuellement parlant, sans retour, à partir de ce deuxième acte. Si la distance entre le monde matériel et l’utopie salvatrice est encore décelable, l’au-delà rédempteur, qui aurait pourtant tiré parti du travail vidéographique esquissé dans les premières scènes, se trouve ravalé à un en-deçà dérisoire au point de sombrer dans le ridicule. La lisibilité de l’intrigue s’en trouve émoussée, au même titre que l’émotion du spectateur face à ce bachotage passablement potache. S’il est peut-être louable de vouloir éclairer l’opéra avec la pensée politique contemporaine de Wagner frayant avec les milieux anarchistes – même si la chronologie ne coïncide pas aussi exactement que voudrait le faire accroire le metteur en scène dans son entrevue reproduite par le programme – l’actualisation ici proposée s’avère des plus attendues – sans compter l’appauvrissement de la perspective eschatologique qui en découle.

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Christa Mayer, Mary ; Adrianne Pieczoncka, Senta
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Reprenant au pied levé quatre jours avant la première le rôle d’Evgeny Nikitin, Samuel Youn revêt le Hollandais d’une grande noirceur. Son personnage ne cherche pas à séduire, ni à amadouer, à l’inverse du Daland rond et paternel de Franz-Josef Selig, idéal d’onctuosité dans ce rôle patriarcal – comme peuvent l’être ceux de Gurnemanz ou du roi Marke. On ressent un pessimisme irrémissible dans cette incarnation du marin maudit, solidement ancré dans une émission assurée. Très applaudie, Adrianne Pieczoncka exprime la singularité d’une Senta résolument ailleurs, même si l’intonation pourrait avoir ça et là un impact plus saillant. Personnage un peu pataud, Michael König tire parti de son instrument rocailleux pour faire ressortir la maladresse et l’incompréhension d’un Erik amoureux, mais dépassé par son monde. Benjamin Bruns fait sonner le Pilote avec éclat, contrastant avec la Mary plus terne de Christa Mayer.

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Adrianne Pieczonca, Senta ; Samuel Youn, Der Höllander
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Mais le grand vainqueur de la soirée reste Christian Thielemann. Sa direction acérée, mordante, inspirée, va sans cesse de l’avant. Elle déchaîne les éléments dans la marine inaugurale, au prix de couleurs un peu frustres et surprend par sa vigueur juvénile, habitués que nous sommes à son penchant pour une certaine tradition germanique au son rempli non dénué parfois de quelque pesanteur. Nonobstant un relatif assagissement dans le deuxième acte – peu aidé il est vrai par la scène – ce sont les forces de l’orchestre du festival qui animent le spectacle, de concert avec celles des choeurs, d’une puissance impressionnante, toujours idiomatiquement précis et dramatiquement expressifs, préparés avec grand soin par Eberhard Friedrich. Face au monde trop humain voulu par Jan Philipp Gloger, la musique de Wagner rappelle le primat de la Nature.

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- Bayreuth
- Festspielhaus
- 31 juillet 2012
- Richard Wagner (1813-1883), Der fliegende Holländer, Opéra romantique en trois actes. Livret du compositeur.
- Mise en scène, Jan Philipp Gloger ; Décors, Kristof Hetzer ; Costumes, Karin Jud ; Lumière, Urs Schönebaum ; Vidéo, Martin Eidenberger ; Dramaturgie, Sophie Becker.
- Franz-Josef Selig, Daland ; Adrianne Pieczoncka, Senta ; Michael König, Erik ; Christa Mayer, Mary ; Benjamin Bruns, Der Steuermann ; Samuel Youn, Der Höllander.
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Christian Thielemann, direction






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