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Bayreuth 2012 : Parsifal, une dernière fois

lundi 8 octobre 2012 par Gilles Charlassier
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Detlef Roth, Amfortas ; Burkhard Fritz, Parsifal
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Créé en 2008, le Parsifal mis en scène par Stefan Herheim assure pour une dernière fois l’office du Graal sur la Colline Verte. Après quatre exercices successifs assurés par Daniele Gatti, c’est le directeur musical de l’Opéra national de Paris qui prend le relais cette année, faisant pour cette letzten Mal ses débuts dans la fosse du Festspielhaus en même temps qu’il dirige son premier Parsifal. Autant dire une entrée par la grande porte dans le Saint des Saints, retransmise télévisuellement et gravée dans le marbre vidéographique. Pour ne pas oublier ce qui reste l’une des plus grandes réussites scénographiques dans l’opus ultime de Wagner.

Si elle suit le cours de l’histoire de l’Allemagne de la fin du dix-neuvième siècle au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’interprétation proposée ne se contente pas d’une transposition chronologique éprouvée, mais l’entremêle avec la guérison d’Amfortas, la rédemption de Kundry, l’initiation de Parsifal et le sacrifice christique. Elle ne néglige ainsi aucun des aspects de l’apparent galimatias herméneutique du livret. Même si l’intelligibilité n’en semble pas toujours immédiate, les parcours se suivent sans difficulté grâce à une remarquable narrativité, et font entrer le spectateur dans le rituel sacré, avec une puissance fascinatoire qui, loin d’altérer toute spécularité réflexive – ainsi peut-on comprendre l’immense lentille qui, à la fin de l’ouvrage, renvoie au public sa propre image – nourrit une fine élucidation du religieux. Faisant du théâtre une expérience initiatique où, l’exotérique soutenant l’ésotérique dont il procède, une partie du savoir dépasse la compréhension que l’on en peut appréhender, Stefan Herheim revient de la sorte aux sources antiques dont se revendiquait Wagner, avec un rare équilibre entre le rite et l’intellect, évitant le piège de la mystification.

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Susan Maclean, Kundry ; Burkhard Fritz, Parsifal
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Cette subtilité se donne d’emblée dans le Prélude où, après quelques mesures, le rideau s’ouvre sur une réplique de la villa Wahnfried, actuellement en travaux de rénovation pour les festivités du bicentenaire, transgressant habilement l’obscurité requise. Dans la chambre se meurt Herzeleide, entourée de soignants et du docteur Gurnemanz qui veulent forcer le jeune Parsifal à embrasser une dernière fois sa mère malade. La longue toison de la défunte, blonde, presque blanche, témoignent sans doute d’une empreinte aryenne, et se retrouvent dans un Amfortas couronné d’épines qui semble porter sur lui tout le péché du monde. L’allusion chrétienne devient on ne peut plus claire, et l’impétueusement juvénile Parsifal aux cheveux courts du premier acte arbore une longue capillarité au troisième, prenant le relais de la Rédemption et achevant alors son douloureux processus, tandis que le roi Amfortas s’est fait couper la chevelure, ayant transmis une mission qu’il n’avait pu laisser qu’inaccomplie.

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Susan Maclean, Kundry
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Innocents, les chevaliers de Montsalvat perdent leurs ailes de cygne à l’aube qui conclut le premier acte. En tuant le cygne, la flèche de « celui qui ne sait rien » leur a révélé la déréliction de leur roi, et livré les signes de la proche fin d’une époque. Entaché d’hémoglobine, le royaume de Klingsor, cygne noir affublé de porte-jarretelles, stigmates d’une concupiscence qu’il a payée par le prix de son genre et de son humanité, est celui de la grande boucherie des deux conflits initiés par l’Allemagne, dont défilent d’ailleurs, projetées cinématographiquement, des troupes allant au combat. Dans l’hémicycle du Reichstag, le dernier acte est le théâtre d’un débat animé sur l’identité et la culpabilité de la Patrie, morte comme Titurel dont Amfortas ouvre le cercueil, crevant l’abcès de plaies que Parsifal va guérir de la lance. Un globe strié de méridiens lumineux diffuse alors sa lumière sur une assistance ainsi révélée à elle-même qui rencontre son reflet dans l’immense miroir qui, s’abaissant, profane l’invisibilité de la fosse et du chef. Cessant d’être forclusion et violence, le sacré se transsubstantie en réconciliation spirituelle de la Nation avec elle-même, rémission des péchés de l’Histoire qui se fait message d’espoir pour l’Esprit éternel de l’Humanité.

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Kwangchul Youn, Gurnemanz
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Valeur wagnérienne désormais établie, à l’assise vocale assurée, Kwangchul Youn confère à Gurnemanz une bienveillante autorité, sans autant de paternelle onctuosité qu’un Franz-Josef Selig cependant. Burkhard Fritz rachète par la sincérité de son engagement les fêlures qui émaillent ça et là son Heldentenor à la blonde et germanique clarté en synchronie avec l’herméneutique développée par le spectacle. Detelf Roth maîtrise les accents tourmentés d’Amfortas face au Titurel de Diógenes Randes, à l’airain sans excès d’outre-tombalité. Thomas Jesatko évite d’aboyer son vindicatif Klingsor dont il parvient à exprimer la spiritualité pervertie. Sans abuser d’aguicheuse manière du registre de poitrine, Susan Maclean réserve à Kundry une noire séduction également inquiète. Le Mal se donne comme vengeance face à l’impuissance au Bien. Arnold Bezuyer et Christian Tschelebiew incarnent d’intéressants chevaliers, tandis que les écuyers – Julia Borchert, Ulrike Helzel, Clemens Bieber et Willem Van der Heyden – se montrent méritants. Les six filles-fleurs – où l’on reconnaît Julia Borchert et Ulrike Helzl aux côtés de Martina Rüping, Carola Guber, Christiane Kohl et Jutta Maria Böhnert – dévoilent d’honnêtes atouts vocaux tandis que Simone Schröder diffuse une diaphane voix des cieux.

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Detlef Roth, Amfortas
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Pour son baptême à Bayreuth, Philippe Jordan apprivoise des lieux où sa baguette semble encore un peu contrainte. Précise et lumineux, il lui manque cependant cette souplesse féline si caractéristique de la partition où les timbres et les couleurs s’anastomosent avec une fluidité inscrite dans la légende. Son deuxième acte exhibe un dynamisme parfois aux limites de la précipitation, vouant une fidélité imitative à l’intrigue qui brusque ça et là la musique. Le résultat dramaturgique n’en demeure pas moins satisfaisant, mais ne s’élève réellement que dans la cristallinité de l’Enchantement du Vendredi Saint, inspiré par la scénographie comme l’ont été incontestablement tout au long de la soirée les choeurs préparés par Eberhard Friedrich.

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- Bayreuth
- Festspielhaus
- 05 août 2012
- Richard Wagner (1813-1883), Parsifal, Drame sacré en trois actes. Livret du compositeur.
- Mise en scène, Stefan Herheim ; Décors, Heike Scheele ; Costumes, Gesine Völlm ; Lumières, Ulrich Niepel ; Vidéo, Momme Hinrichs/Torge Møller ; Dramaturgie, Alexander Meier-Dörzenbach.
- Detlef Roth, Amfortas ; Diógenes Randes, Titurel ; Kwangchul Youn, Gurnemanz ; Burkhard Fritz, Parsifal ; Thomas Jesatko, Klingsor ; Susan Maclean, Kundry ; Arnold Bezuyen, Erste Gralsritter ; Christian Tschelebiew, Zweiter Gralsritter ; Julia Borchert, Erste Knappe ; Ulrike Helzel, Zweiter Knappe ; Clemens Bieber, Dritte Knappe ; Willem Van der Heyden, Vierte Knappe ; Julia Borchert/Martina Rüping/Carola Guber/Christiane Kohl/Jutta Maria Böhnert/Ulrike Helzel, Klingsors Zaubermädchen ; Simone Schröder, Eine Altstimme.
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Philippe Jordan, direction.











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